Tout est parti d’un coup de téléphone avec Pierandré Boo, figure historique de l’Usine et Greta Gratos à temps partiel. Il me glisse au détour de la conversation qu’il fut un temps lointain où il était «permanent», sorte de pilier et médiateur de l’Usine – visage pour la presse, scribe pour les procès-verbaux. Le poste existe depuis la nuit des temps, véritable emblème du fonctionnement horizontal des lieux. Pour faire court et schématique: pas de permanence, pas d’Usine. Bingo, j’ai mon sujet. Surtout que celle que l’on surnomme «la perm» vient d’être renouvelée cet été: c’est donc avec un binôme fraîchement engagé que j’ai rendez-vous.

Des salles de concert mais aussi des bureaux

Presque un mois après ma première rencontre journalistique avec l’Usine, les lieux et les personnes qui l’habitent commencent à m’être de plus en plus familiers. Quand j’arpente les couloirs, je commence à reconnaître certains visages. On me salue et on s’étonne de moins en moins de ma présence sporadique dans les locaux. Hier encore, on m’accueillait sur la place des Volontaires pour m’escorter à l’intérieur. Aujourd’hui, je dompte petit à petit ce labyrinthe alternatif. Direction la permanence, ascenseur, deuxième étage, porte à droite, je toque. Je tiens à préciser: je suis attendu. Histoire que mon intégration progressive à l’Usine ne tourne pas au fiasco à la suite d'un excès de confiance mal placé.

C’est Lola qui m’accueille, Jess arrivera sous peu. Je découvre les locaux de la perm. Ecrans d’ordinateur, étagères, classeurs, Stabilo: aussi alternative qu’elle veuille bien l’être, l’Usine n’échappe pas à la paperasse administrative. Des bureaux comme tous les autres, à la différence près qu’on y écoute du métal de bon matin. On décide finalement de migrer au Spoutnik pour discuter dans les sofas du cinéma. Quand je vous parle de labyrinthe, je n’exagère pas: on tente un raccourci, mais impossible de trouver la lumière. Obligés de s’avouer vaincu, on finit par rebrousser chemin, sortir du bâtiment et entrer par une nouvelle porte.

Lire aussi: Michel Albasini: «Je suis à la fois le psy et le confident de ceux que je coiffe»

Lieu alternatif cherche binôme de permanent·e·x·s

Dans le canapé en face de moi est assise une bonne partie du fonctionnement de l’Usine. Jess, cheveux verts, Lola, cheveux violets, assument à deux le poste de permanente. Deux profils bien distincts, qui ont atterri à l’Usine ni par hasard, ni pour les mêmes raisons. Lola est Parisienne, Jess est une Genevoise pure souche. La première a connu l’Usine via la scène punk française et ses accointances avec sa cousine helvétique, la seconde s’est frottée aux soirées du Zoo et de La Makhno durant son adolescence, étape initiatique des nuits alternatives genevoises pour les jeunes du bout du Léman. Mais entre arpenter les nuits «usiniennes» et gérer de jour l’administratif des lieux, il y a un monde.

L’ancien tandem de permanents est parti l’été dernier après deux ans de bons et loyaux service. A la recherche de la relève, la page Facebook de l’Usine publie un communiqué: «L’Usine recherche un nouveau binôme de permanent·e·x·s!» Ce sont finalement les amis respectifs de Jess et Lola qui leur envoient l’offre d’emploi, chacune des deux correspondant, selon leurs proches, «parfaitement au profil recherché», c’est-à-dire selon l’annonce: «Fort intérêt pour le milieu associatif et la politique culturelle genevoise, disponibilité, flexibilité, grande capacité d’écoute, aisance à travailler en collectif, aptitudes à fédérer et à modérer, capacité de synthèse et d’analyse.» Une postulation, deux entretiens et une élection définitive plus tard, elles reprennent le flambeau pour faire perdurer la longue tradition de perm à l’Usine.

La passation de pouvoir se fait en douceur. Chacune a vécu un mois de formation avec son futur prédécesseur pour connaître les ficelles du métier. Car la permanence, ce n’est pas qu’un cahier des charges. C’est aussi apprendre à se repérer dans le dédale de salles que comporte cette ancienne usine de dégrossissage d’or. Et se frotter à plus de trente ans d’histoire de la culture alternative locale. «On a tout de suite réalisé que ce serait une grosse responsabilité, se rappelle le binôme. Rien qu’architecturalement, le bâtiment est gigantesque, c’est assez intimidant. Ensuite, il y a la rencontre avec les différentes équipes, il faut se familiariser avec un fonctionnement particulier, prendre connaissance de l’historique des lieux et des vieux dossiers. On était sereines au moment de commencer, mais ce mois de formation n’était vraiment pas de trop.»

Lire aussi: Genève, une ville d’amoureux des disques

De Paris à Genève, d’employée de commerce à permanente de l’Usine

Selon elles, c’est en grande partie leur parcours atypique qui les a fait se démarquer de la trentaine d’autres candidats. «C’est plutôt cocasse d’engager une Parisienne pour un job qui nécessite de connaître Genève en profondeur. Mais je pense qu’ils ont compris qu’avoir un regard frais et nouveau sur une institution aussi vieille que l’Usine pouvait être bénéfique», argumente Lola. A Jess de renchérir: «Je pense que mon parcours éclectique et original a démontré au collectif ma capacité à me remettre en question. D’apprentie employée de commerce, je suis devenue alterno, travaillant dans un lieu autogéré», précise-t-elle en riant.

J’ai parlé précédemment de bureaux et de paperasse. La permanence, c’est certes s’occuper des comptes, des budgets, des mails et des factures. Mais pas que, et de loin… Jess et Lola incarnent aussi le visage de l’Usine dans sa globalité, à l’interne comme à l’externe. Le contact avec la presse? C’est elles – et je vous le confirme de première main. La médiation à l’interne? C’est elles aussi. Le lien avec la ville? Elles encore. L’organisation des réunions hebdomadaires? Toujours elles. «Une grande partie de ce travail, c’est de l’humain, confirment-elles. Il y a autant d’Usine que de personnes qui y travaillent. Il faut savoir concilier les opinions de chacun et faire office de médiatrices quand cela s’impose. Et comme nous sommes aussi la voix de l’Usine, il faut être capable de porter des décisions que nous ne partageons pas forcément en tant qu’individus.» Un travail pas forcément facile dans une structure où le consensus est roi, mais où les opinions peuvent facilement diverger.

Connaître un lieu en profondeur, c’est aussi apprendre à l’aimer pour ses forces et ses faiblesses, tout en participant à son évolution. Lola et Jess vouent à l’Usine un amour certain, mais ce n’est pas pour autant qu’elles ne perçoivent pas certains dysfonctionnements. «Une des choses qui nous agacent, ce sont les privilèges d’ancienneté et l’encroûtement, précise Jess. Mais l’Usine bouge, rien n’est une fatalité. Avoir une permanence qui se renouvelle assez régulièrement, en apportant du «sang neuf» et un nouveau regard, c’est aussi un gage de dynamisme pour éviter que la place des Volontaires vive en dehors de son temps.» L’une comme l’autre ne se voient d’ailleurs pas rester indéfiniment à ce poste. Pour Lola, l’Usine est comme une montagne avec des milliers de galeries; pour Jess, il s’agit plutôt d’un vieux navire sillonnant les mers depuis des années. A chacun son Usine…