Après «La Couleur des sentiments» («The Help», Tate Taylor, 2011), «La Couleur de la victoire»? On l’aura deviné, il s’agit de la même, évoquée avec infiniment plus d’ironie et de concision par le double sens du titre original: «Race». Difficile de trouver mieux pour un «biopic» du coureur et sauteur afro-américain Jesse Owens, le quadruple champion des Jeux Olympiques de Berlin en 1936, qui anéantit a lui seul l’espoir d’Adolf Hitler d’y démontrer la supériorité de la race aryenne. Quel dommage que le film ne soit pas à la hauteur de son sujet!

Cette production canado-allemande qui a devancé sur le fil un projet américain concurrent (avec Anthony Mackie) est l’oeuvre du vétéran Stephen Hopkins, spécialiste du film d’action des années 1990 («Predator 2», «Blown Away») un jour sélectionné en compétition à Cannes («Moi, Peter Sellers») mais surtout connu pour avoir signé la première saison de la série culte «24 heures chono». A priori, pas le premier venu. Avec l’aide d’un scénario qu’on pourrait croire écrit par un programme, tant la moindre scène ressasse de clichés, sa mise en scène balourde et démodée manque pourtant de tout gâcher.

Mauvais départ

Sagement, les auteurs s’en sont tenus à évoquer trois années de l’irrésistible ascension de Jesse Owens, jusqu’à son immortalisation par Leni Riefenstahl dans son fameux documentaire «Les Dieux du stade (Olympia)». Au-delà des médailles, un sujet en or qui mêle sport, politique et racisme, le tout mis en abyme par son exploitation médiatique. Dès les premiers plans du jeune homme (l’acteur canadien Stephan James, aperçu dans «Selma») courant dans la banlieue pauvre de Cleveland, Ohio, montés comme un vulgaire clip au son d’une musique trop moderne, on devine cependant que l’affaire est mal emmanchée.

Menée au pas de charge, la première partie relate la découverte de ce coureur prodige de vingt ans par Larry Snyder, un coach éclairé de l’université locale (le comique Jason Sudeikis, dans un rare rôle dramatique). Ses démarrages travaillés, le voici qui remporte déjà toutes les compétitions, jusqu’à battre trois records du monde en moins d’une heure lors d’un meeting à Ann Arbor, Michigan (dont le saut en longueur, pour lequel on ne l’a jamais vu s’entraîner)! Seule sa vie sentimentale – il fricote avec une croqueuse d’hommes alors que sa petite amie coiffeuse, mère de sa fille, l’attend – le freine un instant. Puis le film passe enfin aux choses sérieuses en révélant une menace d’un autre acabit: un débat fait rage pour savoir si les Etats-Unis doivent ou non boycotter les Jeux Olympiques de Berlin, instrument de propagande d’une nation ouvertement raciste.

Du racisme dans le moteur

Ces scènes, centrées sur la figure d’un membre clé du comité olympique, le constructeur Avery Brundage (un très mauvais Jeremy Irons), partisan du compromis, achèvent de doucher tout espoir de finesse. Déjà dépourvu de suspense du fait qu’on en connaît l’issue, le conflit politique et moral est servi à la truelle. Puis on embarque enfin en paquebot devant une vue de New York 100% synthétique. D’où la belle surprise de voir le film s’améliorer soudain, dès l’entrée d’Owens dans le stade olympique de Berlin, le vrai, occasion pour un magnifique plan circulaire. Avec la reconstitution des épreuves et plusieurs conflits en coulisse (Owens impose un Snyder qui n’a pas sa licence d’entraîneur national; Leni Riefenstahl tient tête à Joseph Goebbels tandis que Brundage baisse pavillon sur la question des athlètes juifs), la tension monte d’un bon cran. Nous voilà enfin saisis par l’importance des enjeux, tandis que les auteurs tirent de belles scènes de l’amitié qui naît entre Owens et le sauteur allemand Carl «Luz» Long (David Kross, «Le Liseur»), apparemment aussi réelle que celle qui lia à la même époque les boxeurs Joe Louis et Max Schmeling.

Jusqu’au bout, ce «biopic» manquera néanmoins de complexité et d’intériorité. Malgré quelques scènes pour rappeler le racisme rencontré par Owens dans une Amérique pré-droits civiques, jamais on ne saura à quel point il s’en trouva marqué. D’où venait donc la supériorité insolente du champion et comment géra-t-il sa renommée? Mystères. On aurait aussi aimé en apprendre plus sur le refus d’Hitler de le féliciter après ses victoires et pourquoi Roosevelt s’abstint tout autant de le faire à son retour en Amérique. Enfin, reste la question Leni Riefenstahl (interprétée par la Néerlandaise Carice van Houten, de «Black Book»), un peu vite absoute par un confrère admiratif. Hopkins lui laisse même le dernier mot, révélant son recours à des «retakes» plus artistiques pour «imprimer la légende». Lui-même a-t-il vraiment servi celle de Jesse Owens avec ce film décevant, soutenu par ses héritiers? Qu’est-ce qu’on aurait préféré voir John Ford, Clint Eastwood ou Steven Spielberg aux commandes!


* La Couleur de la victoire (Race), de Stephen Hopkins (Canada – Allemagne, 2015), avec Stephan James, Jason Sudeikis, Jeremy Irons, Shanice Banton, David Kross, Carice van Houten, Barnaby Metschurat, William Hurt. 2h14