Jésus, le Christ des chrétiens, est une figure capitale du Coran. C’est un prophète important parmi les prophètes de l’islam qui est lié à la fin des temps. On le rencontre dans le texte sacré des musulmans sous le nom d'«Issa, fils de Marie». Car la mère de Jésus est, elle aussi, une figure chérie par le livre saint de l’islam. Dans le Coran, son fils repose non pas dans une crèche, mais sous un palmier miraculeux, qui, à l’invitation de l’enfant, se penche vers elle pour apaiser sa faim; d’où jaillit une eau pure pour apaiser la soif. «Mange et bois», lui dit l’enfant.

Pour autant – on s’en doute –, Issa est loin du Jésus revenu d’entre les morts que Paul présentera aux premiers chrétiens. Lorsque le texte rapporte la crucifixion, un voile textuel s’abat dans le Coran, qui laisse planer le doute: n’est-ce pas une ombre qui fut crucifiée en lieu et place du prophète? La question est délicate et elle divise. On touche même, en la posant, au «pot au noir de la navigation exégétique», notent Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, qui signent ici, un livre passionnant, intitulé Jésus selon Mahomet.

Meilleurs exégètes

Suivre le personnage de Jésus, ses apparitions, la condition qui lui est faite dans le texte sacré de l’islam, permet de poser toute une série de points qui retracent la genèse du Coran, qui racontent la fondation du dernier des grands mouvements religieux monothéistes et qui montrent comment la doctrine se construit à la fois avec et contre les traditions, les récits, les mythes qui l’ont précédé.

Ce chemin, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur nous invitent à le suivre dans Jésus selon Mahomet. Ce livre, qui s’appuie sur le travail des meilleurs exégètes actuels, met à la portée de tous les principaux points de discussions entre spécialistes des textes fondateurs de l’islam. De plus, grâce à la figure de Jésus, si familière en Occident, il permet au lecteur de pénétrer jusqu’au cœur de la doctrine islamique et d’en saisir les finesses, tout en se référant à un récit connu.

Sept épisodes

Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, tout à la fois cinéastes et écrivains, avaient signé une série documentaire remarquable intitulée Corpus Christi. Les voilà qui reviennent sur Arte au début du mois prochain (les 8, 9 et 10 décembre) avec une nouvelle série en sept épisodes, intitulée Jésus et l’islam. Comme pour Corpus Christi, les deux documentaristes sont allés à la rencontre de savants, d’exégètes, ont écouté et confronté leurs interprétations des différents aspects du Coran et de la tradition musulmane.

Bibliothèque orale

Leur travail, dont ce livre est une déclinaison, met en lumière un texte foisonnant, pluriel. Jérôme Prieur et Gérard Mordillat avancent tranquillement. Prennent le temps d’examiner les différentes traductions du texte, reviennent sur telle ou telle question, conscients des enjeux et des débats qu’ils soulèvent. Suivant les exégètes coraniques, ils remontent vers le judaïsme de Moïse, vers les Evangiles, vers la tradition judéo-chrétienne professée par certains disciples de Jésus: «On comprend, grâce au Coran, que s’était constituée en Arabie une bibliothèque orale, un ensemble de traditions et de références qui ont permis au discours coranique de s’enraciner et de s’attester. Rappelons qu’il n’existait pas encore de traduction en arabe de la Bible», soulignent les auteurs.

Plaidoyer

Jésus selon Mahomet, leur livre, est aussi un plaidoyer salutaire pour un renforcement de l’exégèse coranique, interdite par la tradition, voire violemment rejetée par les fondamentalistes: «Deux attitudes face au texte s’opposent de manière irréconciliable, rappellent-ils: la position croyante et la position savante.» La première «glorifie le Coran comme le verbatim de la parole de Dieu», ce qui rend hélas impossible tout travail critique. «Pourtant, il devient urgent de s’y résoudre», et de considérer le Coran «comme un ensemble dont il faut sans cesse interroger la complexité», affirment ainsi Gérard Mordillat et Jérôme Prieur.

Gérard Mordillat, Jérôme Prieur, Jésus selon Mahomet, Seuil/Arte Editions, 274 p. ✶✶✶✶