Le jeu optique de la danseuse quiest aussi un avion

Illusion Le même dessin peut être interprété très différemment selon qui le regarde

Quels sont les mécanismes qui influent sur notre perception?

Tout a commencé ainsi. Une petite fille tend un dessin à sa maman. «Oh la jolie danseuse, je te félicite!» Regard noir, moue boudeuse. La gamine file vers son père. «Super, un avion!» Sourire entendu. Bon, le même croquis suscite deux interprétations différentes, pour ne pas dire caricaturales venant d’un homme et d’une femme. Poussons plus loin. L’esquisse est soumise à un petit groupe de cobayes; mêmes résultats. Puis à un cercle élargi. Sur une quarantaine de personnes, la quasi-totalité des femmes voient une ballerine, quelquefois une fée. La très grande majorité des hommes un aéroplane. Evidemment, l’expérience n’a rien de scientifique, mais ses résultats interpellent. Normal, docteur?

«Un dessin d’enfant est logiquement approximatif, il n’est pas une reproduction soigneuse de la réalité. Chacun mobilise donc le déjà-vu pour interpréter ce qu’il a sous les yeux. Ce bagage varie selon les cultures, les âges, les genres etc., mais les images qui nous touchent le plus sont les premières à être convoquées», stipule Gianni Haver, sociologue de l’image et professeur à l’UNIL. Dominique Eperon, spécialiste en psychologie clinique à Lausanne, dresse un parallèle avec les tests projectifs de type Rorschach: «Dans cette pratique, nous partons du principe que, face à un matériau flou, on projette ce que l’on est pour aboutir à une interprétation. Cela mobilise des phénomènes psychiques et c’est pour cela qu’on utilise ces méthodes comme tests de personnalité. Il y a des choses que l’on va retrouver chez tout le monde, probablement parce qu’elles ressemblent le plus au dessin. Le reste dépend de facteurs beaucoup plus personnels.» Le test de Rorschach, ainsi, consiste à demander à un patient d’interpréter une série de planches de taches d’encre symétriques. Le fait de déceler une chauve-souris, un papillon ou plutôt une paire de ciseaux est censé révéler quelque chose de son rapport au père, de sa sexualité ou d’éventuels troubles mentaux. La psychologue précise cependant que les résultats à ce test n’ont pas montré de différence significative entre hommes et femmes.

Revenons à notre exemple. Pourquoi précisément une danseuse et un avion? «C’est le résultat d’une acculturation préalable, poursuit Gianni Haver. Si vous apportez un cadeau à une fillette, vous choisissez rarement un livre d’avions. Et cela se poursuit tout au long de la vie. Il est difficile d’échapper à ces clichés, même chez les personnes conscientes de ces mécanismes. Moi, par exemple, je continue à préférer les images d’avions à celles de danseuses!» «Dès le départ, on s’adresse différemment à un petit garçon et à une petite fille. On ne leur prodigue pas les mêmes encouragements, on ne leur propose pas les mêmes objets. Est-ce que cela affecte leur manière de voir le monde? Evidemment», déplore Eléonore Lepinard, sociologue et directrice du Centre en études genre de l’UNIL.

Laurent Perron, pédopsychiatre à Genève, conte une anecdote similaire, liée à une photographie réalisée en vacances. Dans ce poteau de bois, orné de quelques clous, les hommes de son entourage voient systématiquement un visage et les femmes… une verge. Un dénouement qui va à l’encontre de ce que l’on pourrait communément imaginer. Concernant l’aéroplane et la ballerine, le praticien imagine une piste liée à la représentation du corps. «Les garçons, qui disposent d’un pénis, investissent massivement ce qui se voit. Jouer avec une épée, un avion ou un bâton est une extériorisation de leur masculinité. L’avion a une forme phallique, mais également un aspect mécanique. Les filles ne peuvent investir leur féminité de la même manière et développent une approche plus globale de leur corps. Elles auront donc peut-être plus tendance à appréhender l’image dans son ensemble.»

Pour Anne-France Bouchy, ­psychoclinicienne, psychothérapeute et projectiviste à Paris, ce dessin implique des réponses aussi clivées parce qu’il l’est lui-même: «Il ne s’agit que d’une ­hypothèse mais le croquis présente deux pôles extrêmement saillants: d’une part des attributs phalliques, en pointe. De l’autre, des arrondis. Le garçon possède un pénis, la petite fille est en courbes et en creux. Cette identification sexuelle induit des pulsions différentes, et donc des lectures différentes. Cela dit, nous sommes ancrés dans les sociétés dans lesquelles nous vivons et ce contexte doit aussi être pris en compte.»

La carlingue ou la danseuse, c’est un peu comme l’histoire du canard-lapin publiée en octobre 1892 dans un journal satirique allemand et reprise par le psychologue Joseph Jastrow pour montrer à la fois l’influence du cerveau et de la culture dans la perception visuelle. La figure est dite réversible et bistable, puisque l’on peut voir alternativement le canard ou le lapin mais jamais les deux en même temps. Ludwig Wittgen­stein a popularisé l’expérience dans ses Investigations philosophiques. Dans le même genre, il y a la jeune fille ou la vieille dame, l’Indien ou l’E squimau, l’âne ou l’otarie. Et dans un registre à peine différent, la femme alanguie sur le visage de… Freud. La petite fille de l’avion, bien malgré elle, a créé un nouveau jeu optique.

«Contrairement aux garçons, les filles auront peut-être plus tendance à appréhender l’image dans son ensemble»