En 1782, Thomas Jones, un peintre venu du pays de Galles en Italie au cours de son Grand Tour, réalise une petite huile sur papier qu’il intitule Un mur à Naples. Il peint simplement la paroi qu’il voit de sa terrasse, avec un peu de bleu au-dessus, alors que l’époque est plutôt au Vésuve en éruption. Des tableaux comme ça, il en fera plusieurs. Ils ne montrent «rien d’autre que ce qui est là, et c’est pour la peinture un saut considérable, qui ne sera pleinement effectué qu’un siècle plus tard», écrit Jean-Christophe Bailly.

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Ses contemporains préfèrent les paysages de ruines, les grandes compositions, le sublime, alors que Jones peint ces murs napolitains avec une radicalité, une «extraordinaire absence d’effusion» qu’on ne retrouvera qu’à partir de Manet, une façon concrète, frontale de saisir le monde, ce qu’on appelle en photographie la prise.

A partir des petites huiles de Jones, Saisir réunit quatre «aventures» galloises, le mot étant pris dans un sens particulier: «L’aventure, ce n’est pas seulement le merveilleux ou l’extraordinaire, c’est la façon dont, en chaque individu, du fait de ce qui lui arrive, son destin se forme et se noue, mais c’est aussi le récit de ce nouage: c’est l’événement, c’est l’advenir – et c’est ce qui le raconte.»

Le regard du voyageur

En parcourant le Pays de Galles, Bailly rencontre trois autres «aventuriers» de l’art: Dylan Thomas (1914-1953), poète exubérant, mort d’alcool à New York; l’écrivain allemand W. G. Sebald (1944-2001); et enfin Robert Frank, avec ses photos de mineurs prises en 1953. Autant de façons de «saisir» le monde par la peinture, la photographie, la poésie, le récit – à leur tour saisis par le regard du voyageur.

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Le Pays de Galles – Wales, Cymru, sa langue imprononçable, son fond celtique, ses paysages d’ardoise, de terre, de charbon, de prés et de mer – forme le socle de ces «aventures», alors que les destins des créateurs se nouent ailleurs: en Italie pour Thomas Jones, aux Etats-Unis pour Dylan Thomas et Robert Frank, en Allemagne pour Sebald et à Prague, où naquit Jacques Austerlitz, le héros de son livre majeur.

Originalité «sobre et nue»

Au bout de sept années de séjour à Rome et à Naples, Thomas Jones, déçu, retourne gérer la propriété familiale de Pencerrig et renonce à la peinture, tel un Bartleby «qui refuse d’avancer dans le sens qu’on lui indique». Il meurt en 1803, et il faut attendre une vente de 1954 pour que ses huiles sortent de la malle où elles avaient dormi et que le monde de l’art découvre leur originalité, éloignée de tout sublime, «sobre et nue», qui annonce l’avènement de la photographie.

Des poètes comme Gilles Ortlieb ou Jacques Réda seront sensibles à l’évidence qui se dégage de ces petites huiles de rien du tout (voir La Revue de Belles-Lettres 2018/2). Un art du peu: «Usés jusqu’à la corde, les murs de Naples n’attendent plus rien, et c’est cette tranquillité et cette fatigue que Jones accueille comme un bonheur», écrit Bailly.

Langue flamboyante

Dylan Thomas a une autre énergie, toute en excès et en débordements. Lui qui a écrit le Portrait de l’artiste en jeune chien pratique une langue flamboyante, lyrique, irriguée de gallois et de parlers populaires. Son grand poème écrit pour la radio, Au bois lacté (Under Milk Wood) reprend le schéma de l’Ulysse de Joyce, la journée d’une ville inventée, Llareggub (anagramme de bugger all, «qu’ils aillent tous se faire foutre»). Il faut écouter un autre Gallois, Richard Burton, en lire un fragment sur internet pour goûter la saveur de son parler.

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Sebald, lui aussi, recherche un récit qui offre une grande «teneur en vérité». Pour conjurer l’Allemagne paternelle, l’héritage du nazisme, il inaugure une forme qui joue des associations, des retours et des images. Jacques Austerlitz arrive au Pays de Galles pendant la guerre, à l’âge de 4 ans et demi, grâce aux «Kindertransporte», qui envoient quelque dix mille enfants juifs en Angleterre. Il y restera jusqu’à l’adolescence et ce «moment gallois» occupe un tiers du livre. Avec son «écriture argentique», Sebald en saisit l’essence – du lac Bala à Stower Grange et Barmouth, et au pont sur la Marddach qui figure en couverture.

La fin d’un monde

La révolution industrielle a profondément modifié le paysage du sud. En 1913, deux cent cinquante mille ouvriers allaient au charbon. Aujourd’hui, il n’y en a plus, le tissu économique et social est déchiré. Pour dire l’endurance et la fierté ouvrières, les luttes et les défaites, la fin d’un monde, il reste les impressionnantes photos de William Eugene Smith et celles que le Suisse Robert Frank a prises en 1953 du mineur Ben James.

Le lien entre ces aventures galloises si différentes tient au regard de Jean-Christophe Bailly. En lecteur, en promeneur, en poète, il fait surgir des vallées, des plages, des rochers et des rencontres quelque chose de la «phrase» du pays et des gens, cette vérité que ces quatre héros ont recherchée et souvent trouvée. En 2004, Bailly inaugurait la collection «Traits et portraits» au Mercure de France avec un autoportrait, Tuiles détachées. Il reparaît dans une édition revue et augmentée, chez Christian Bourgois, et c’est toujours le même bonheur.


Jean-Christophe Bailly, «Saisir. Quatre aventures galloises», Seuil/Fiction & Cie, 252 p.