Robert Motherwell (1915-1991) fait partie de cette génération d’artistes américains qui a grandi pendant la crise des années 30, qui a bénéficié du New Deal, du soutien public aux artistes et, avec quelques autres, fait triompher l’expressionnisme abstrait aux Etats-Unis et dans le monde. Injustement, il est moins encensé que Pollock ou Rothko alors que son œuvre est l’une des plus délibérées et des plus approfondies de cet âge d’or de l’abstraction. Formé à la peinture, à l’histoire de l’art et à la philosophie, la guerre d’Espagne (1936-1939) a été l’événement fondateur de sa vision. Pendant des décennies, elle lui a inspiré ses tableaux les plus connus qui portent tous le même nom: «Elegy to the Spanish Republic», comme ceux du Met (1961) ou du Guggenheim (1971) de New York, des peintures très noires, traversées par de grosses lignes verticales (des barreaux?) entre lesquelles des cercles suggèrent les figures de prisonniers. «Open 151», de nature moins radicale et plus contemplative, capte l’instant où la vision se cristallise et où elle s’efface. C’est la peinture du reste, de ce qui n’est saisissable par aucun autre moyen que l’art. Et par la maîtrise des techniques de l’art qui aboutit à ce presque rien, à ces lignes et à cette surface bleue travaillées jusqu’au moindre détail. Pour engendrer l’immense profondeur; provoquer, au-delà des limites de la toile et par contagion de la vue, une transformation complète de la lumière et de l’ambiance qui l’entourent.

Jeudi 10h, «Soupir d’une fleur», 1963

Jean (Hans) Arp, soupir d’une fleur, 1963, sculpture en plâtre, 13 X 19,3 X 18,3 cm., galerie Natalie Séroussi, Paris. (Eddy Mottaz)

Voici un trésor, un objet minuscule, qui tient dans la main, et que l’on voudrait toucher, caresser, mesurer à son propre corps. Interdit! il est exposé sur un socle dans une galerie d’art. Jean Arp a taillé, modelé, poli et patiné ce plâtre trois ans avant sa mort, à Bâle en 1966. Il avait 77 ans quand il a tenu lui-même dans ses mains ce Soupir d’une fleur. A un âge où il ne pouvait plus se battre avec les grandes pièces de marbre, les réduire à merci; tout en douceur, car c’est un sculpteur doux et tendre.

Arp a fait partie du mouvement Dada à la fin de le première guerre mondiale. Il a traversé un siècle de batailles et de cruautés. Il a côtoyé des mouvements artistiques qui adoraient l’excommunication. Il n’avait rien d’un batailleur. Il composait, il domestiquait la matière sans lui crier d’ordres et sans la contraindre. Il lui est arrivé, parfois, d’en faire un peu trop dans la belle surface et dans la belle ligne, de céder à l’appel du marbre.

On dit que les peintres s’améliorent en vieillissant. Qu’ils simplifient leur touche, leurs couleurs, qu’ils ne cèdent plus à la séduction, qu’ils peuvent enfin être eux-mêmes. Et les sculpteurs donc. Sur le stand de la galerie Séroussi, Soupir d’une fleur est en compagnie d’autres petites sculptures. Le fonds d’atelier d’un homme qui va bientôt s’effacer, qui a encore besoin de faire ce qu’il a toujours fait, sortir les formes du néant et leur donner l’harmonie qui manque au réel, caresser la matière comme une caresse au monde.