Emil Cioran. Solitude et destin. Trad. de Alain Paruit. Gallimard, 420 p.

À sa disparition, en juin 1995, Cioran eut droit au tapis rouge. On encensa le prince de l'aphorisme, l'esthète du désespoir, le nihiliste désenchanté qui, né pauvre, était mort pauvre, en dédaignant la gloire. Et puis, soudain, un essai de Patrice Bollon (Cioran l'hérétique, paru en 1997 chez Gallimard) vint soulever quelques vilains lièvres dans le passé de l'écrivain, qui avait dangereusement flirté avec l'antisémitisme et l'extrême droite, dans la Roumanie des années 30. Résultat: ceux qui le flagornaient le vouèrent aussitôt aux gémonies, prétendant que ses leçons de sagesse étaient truquées, et que le moraliste Cioran était un imposteur. Méritait-il cette tardive excommunication? Pas sûr. Car l'essentiel de ce que «révélait» Patrice Bollon – avec une belle rigueur, et sans acharnement procédurier – était déjà connu depuis longtemps. En grande partie grâce à Cioran lui-même, qui avait été le premier à faire son autocritique…

Aujourd'hui, la polémique s'est apaisée et la lecture de Solitude et destin (Singuratate si destin) montre que le jeune Cioran était surtout préoccupé par la philosophie, la musique, la littérature, sous le signe de Nietzsche. Le livre rassemble un copieux bouquet d'articles que le futur auteur du Précis de décomposition publia dans les journaux roumains, avant la guerre. On a donc affaire à un débutant – son premier texte, écrit à 20 ans, date de février 1931 – mais c'est déjà l'âge de la maturité, dirait-on. Une maturité qui s'habille de noir, avec ce pessimisme lucide qu'il allait cultiver tout au long de son œuvre. Exemple: «Je ne puis parler des choses capitales sans évoquer la mort», confesse-t-il avant de faire l'éloge inattendu des dépressifs, «qui sont les seuls à descendre jusqu'aux profondeurs où la vie se marie à la mort».

Autre surprise, à la lecture de ce recueil: la phrase de Cioran est déjà percutante, lapidaire, aussi affûtée qu'un haïku. Comme si l'aphorisme était une manne tombée du ciel, une sorte d'instinct, sous la plume d'un escrimeur qui va toujours droit au but. «Aujourd'hui, lance-t-il en mai 1934, je sais que nous ne pouvons conquérir le bonheur qu'en renonçant à être essentiels. Le malheur est un péché contre la vie, mais il est la condition de notre profondeur. Nous n'avons un destin que dans la conscience de notre malheur.»

Mais il y a aussi le Cioran polémiste. Qui fustige les démocrates endormis, les âmes confinées dans la «gélatine morale», ou ces «odieux vieillards» qui, en 1937, exclurent Mircea Eliade de l'université roumaine après la parution de Mademoiselle Christina. Et pourtant, Cioran est loin d'être un professionnel de la détestation. Ses exercices d'admiration frôlent parfois le dithyrambe, quand il exalte par exemple les visions tragiques de Kokoschka, de Hokusai ou de Rodin. Quand il décrypte les gravures de Dürer comme de vastes allégories existentielles. Quand il va chercher sa lumière dans la philosophie de Karl Jaspers. Quand il célèbre les paysages bavarois ou la musique de Mozart qui est, pour lui, «l'équivalent sonore de l'azur». Quand il parle de Greta Garbo, «qui parvient à exprimer l'infini de l'âme avec les moyens de la grâce».

Si les textes de Solitude et destin sont précieux, c'est parce qu'ils permettent de deviner tous les visages du Cioran de la grande époque: son goût du paradoxe, son romantisme sombre, sa haine des idéologies et des idées reçues, son culte – parfois suspect – de la force, son ironie voltairienne, son éternel face-à-face avec le divin. Autant de thèmes qui se rodent ici, sous la plume d'un chien fou de la pensée, d'un insurgé de la vie dont les mots incandescents sont autant de passeports pour l'absolu. «Je ne comprends pas, lit-on à la fin du recueil, comment il peut y avoir en ce monde des gens indifférents, comment il peut y avoir des cœurs qui ne brûlent pas. Déclarons fausses toutes les vérités qui ne nous font pas mal, et faux tous les principes qui ne nous embrasent pas.» Cioran, ou la leçon d'existence.