Il y a comme un vide. Mardi dernier, dans nos colonnes (LT du 16.09.2008), plusieurs directeurs de théâtres romands regrettaient la faiblesse des propositions des artistes émergents. Non pas que ces jeunes metteurs en scène ou chorégraphes soient inexistants, «mais leur propos va rarement au-delà du bon divertissement», notait alors Sandrine Kuster, directrice de l'Arsenic, à Lausanne, soucieuse de la qualité de la relève qui seule «garantit un théâtre vivant». Ces artistes se sont manifestés oralement ou par mails. Fâchés? Non. Plutôt désireux d'établir les raisons qui les rendent «transparents». Demain, au Théâtre du Grütli, à Genève, un débat poursuit la discussion.

D'abord lever un malentendu. Lorsqu'on parle d'artistes émergents, il s'agit plus des 18-30 ans que des 30-40 ans. Car, à l'image de Dorian Rossel, à l'affiche de la Comédie de Genève en février prochain, ou de José Lillo, au Théâtre de Carouge, en mars, plusieurs trentenaires livrent régulièrement des créations qui retiennent l'attention. Parmi eux, Maya Boesch, Lorenzo Malaguerra, Mathieu Bertholet ou Dominique Ziegler. Leur visibilité locale et internationale est nettement moins affirmée que celle des quadras, on sent moins l'effet raz de marée, mais ils sont là.

En revanche, du côté de la vraie relève, les créations, dit-on, manquent d'originalité et d'intensité. La question, donc, demeure: pourquoi cette jeune génération faillit-elle en termes de réflexion et d'action?

k Affaire de sous

Selon le metteur en scène Dorian Rossel qui a centralisé les réactions, «ce sont les impératifs de rentabilité» qui prennent les artistes débutants à la gorge. «Pour dégager un univers, il faut pouvoir chercher et se tromper. Or, aujourd'hui, les jeunes metteurs en scène ont l'impression qu'ils doivent immédiatement produire un spectacle qui cartonne pour continuer à obtenir un financement. D'où parfois cette tentation du divertissement.» Par ailleurs, question profondeur de propos, «les subventionneurs ne soutiennent jamais les reprises. Ainsi, les artistes savent qu'il est plus facile de lancer de nouveaux projets plutôt que d'approfondir une création. Voilà pourquoi on a cette impression de volatilité.»

Le metteur en scène se veut toutefois encourageant: «On déplore la timidité de cette génération, mais on peut aussi s'en réjouir. Car la mise en lumière trop rapide de ces émergents peut les exposer prématurément et les griller. Le temps de maturation est important», observe celui qui, aujourd'hui, connaît une relative notoriété après avoir exploré pendant longtemps de petites formes itinérantes et insolites, hors les murs des théâtres.

k Affaire de lieux

Les lieux, néanmoins, jouent un rôle important. A Genève, avec la fermeture successive de la Halle 52 (Artamis), de la Grenade, de l'Apic, du Galpon et, bientôt, de la Parfumerie, ce sont autant d'espaces de défrichage qui ont disparu. «Il y a bien l'Alchimic qui vient d'ouvrir ses portes aux Acacias, précise le metteur en scène Vincent Coppey, mais cet endroit est loué 3000 francs par production. Impossible d'accès, avec des subventions totales de 10000 à 15000 francs.» Quant au T/50, «c'est une salle minuscule et sans ligne programmatique». Pour ménager les forces de sa petite équipe, le Théâtre de l'Usine, scène dévolue à la création émergente, a diminué son affiche de quinze à neuf spectacles et privilégie la jeune danse. Quant au Grütli et sa saison placée sous le signe du chaos, les artistes à l'affiche - Mathieu Bertholet, Fabrice Huggler, mais aussi Marc Liebens ou Noemi Lapzeson - n'ont pas l'âge des premiers pas dans la profession...

A Lausanne, l'horizon ne semble pas plus dégagé pour la jeune génération. Selon Patrick de Rahm, directeur des Urbaines, festival lausannois des créations émergentes, la relève existe et est notamment incarnée par des comédiens comme Alexandre Doublet et Laeticia Doche, issus de la Haute Ecole de théâtre de Suisse romande. «Mais s'ils peinent à percer, c'est que les scènes semi-institutionnelles ne prennent pas le risque de les programmer, préférant permettre aux quadragénaires de poursuivre leur carrière», observe le directeur. «Cette relève, il faut l'accompagner, la confronter à des jeunes créateurs internationaux et lui permettre de créer son réseau. Mais pour cela, il faut peut-être des programmateurs qui aient l'âge et la sensibilité de ces jeunes créateurs.»

k Affaire de choix

La solution viendra-elle d'Yverdon? C'est ce que suggère François Gremaud, jeune metteur en scène fribourgeois qui a fait ses classes à Bruxelles et créé l'an dernier My way, salué par la critique et le public. «Brigitte Romanens, directrice du Théâtre de l'Echandole, ose se lancer. Là-bas, plusieurs trentenaires à l'affiche de l'Arsenic ou de Saint-Gervais ont trouvé un premier port d'attache.» Une fonction de tremplin que remplit également Yves Burnier, au Théâtre du Moulin-Neuf, à Aigle, à travers le soutien fidèle à de jeunes artistes comme Julien Mages, Muriel Imbach et Denise Carla Haas.

La relève ne trouverait-elle un terrain d'attention qu'en dehors des grands centres urbains?

Y a-t-il une relève théâtrale en Suisse romande? Théâtre du Grütli, Genève, ve 26 septembre à 17h30. (rens. http://www.grutli.ch)