La quatrième édition des New Heads, exposition ayant valeur de promotion de jeunes talents issus de la HEAD, haute école d’art de Genève, permet d’accueillir une première femme, et une première artiste, en tant que curatrice de la manifestation. Prenant son rôle à cœur, Latifa Echakhch a voulu aussi l’assumer «avec bienveillance», elle qui a fait partie du jury d’une précédente édition, et a pu se rendre compte de l’importance de l’événement, pour les jeunes créateurs et pour un public nombreux. Pensant la présentation dans ses moindres détails, elle a ainsi imaginé un titre à plusieurs entrées, un titre qui pourtant évoque la sortie, sortie de l’école d’art, et donc entrée sur la scène artistique, sortie de l’adolescence peut-être, sortie de préoccupations purement formelles, ou purement intellectuelles, ou purement narcissiques…

Après avoir rencontré tous les étudiants au moment de leur diplôme, vu leurs travaux et lu leurs dossiers, Latifa Echakhch a donc sélectionné 14 artistes et duo d’artistes, et certaines de leurs œuvres, parfois elle a poussé les diplômés à donner une certaine ampleur à leurs projets, à adapter des pièces, dans l’idée de dialoguer avec le lieu, y compris les travaux des autres exposants. Basé sur une certaine souplesse ou «fluidité», le résultat, à la fois léger et diversifié, est convaincant, et cohérent, du fait des échos des œuvres entre elles. Des œuvres qui relèvent de l’installation et parfois de la performance, font appel aux objets, à la photographie, à la vidéo, à la poésie même, à l’exclusion du dessin et de la peinture. La peinture? «Ce que j’en ai vu dans l’école ne m’a pas convaincue», note la commissaire d’exposition. Et d’expliquer que si l’on peut intervenir dans le dispositif d’une installation, donner un coup de pouce à un projet conceptuel ou multimédia, on ne peut s’immiscer dans le processus pictural: c’est simple, «en peinture, il ne faut pas rater.»

Le parcours commence auprès d’une pièce légèrement tournante, ou lentement tournante, due à Julie Sas, qui évoque par son intermédiaire des notions de théâtralité, en cumulant les références et un discours très averti sur sa propre pratique. Suivent des œuvres qui intéressent ou touchent, et offrent un espace à la fois ouvert et intérieur, selon le motto retenu pour titre de l’exposition. Les pièces parlent de ville et de paysage, et de l’origine des jeunes plasticiens, par exemple Tokyo et le Japon de Fukushima pour Yusuké Yamamoto, ou l’Amérique latine et le chamanisme pour Angela Cardona. Cette dernière impressionne par sa façon de vivre intensément ses croyances relatives au paranormal, et d’en témoigner avec expressivité, notamment au cours d’une performance donnée devant la Maison de la paix à Genève. On aimera également la Photo de famille de juin 2015 de Pierre Szczepski: ce sculpteur photographie régulièrement les pièces de son atelier, selon un dispositif qui reflète le caractère médité de son art – d’autant que la photographie grand format est imprimée sur une bâche qui lui donne un aspect de sculpture.

D’une grande finesse, le cycle photographique d’Etienne Chosson documente les aspects élégiaques et pittoresques du parc d’Ermenonville, en hommage à Rousseau, soit un espace de lecture, de pensée et de promenade, qui favorise une réflexion semi-philosophique. Le chemin de l’eau de Loan Nguyen illustre le processus de perte, moins la perte d’un être ou d’un objet que la sensation de se perdre soi-même, dans le paysage, figuré par la carte, dans une parole presque mécanique, à l’instar des paroles du perroquet, dans les replis de la mémoire. Romain Juan marche sur du verre et, en manière de citation, évoque son travail de serveur et de musicien. Un photographe tel que Benjamin Mouly parvient à modifier la perception d’une image par le biais de la fragmentation et surtout de la présentation: le flash en effet échappe au cadre, contamine le mur et l’œil du spectateur. On pourrait dire que la fluidité prônée par l’artiste curatrice définit, par glissement, le processus selon lequel les plasticiens traitent leur matière, en glissant justement d’un mode opératoire à l’autre, d’une discipline à une autre, de l’école à la vie.

New Heads, Fondation BNP Paribas Art Awards 2015. Get Out, une proposition de Latifa Echakhch. LiveInYourHead (rue du Beulet 4, Genève). Me-sa 14-19h. Jusqu’au 31 janvier.


Trois prix et autant de promesses

Trois artistes exposés dans Get Out ont été récompensés mercredi soir. Le travail de Romain Juan a convaincu les employés de BNP Paribas. Celui de Julie Sas a convaincu le jury formé cette année de Maria Bernheim, galeriste à Zurich, Alexandra Blättler, curatrice à Zurich et Winterthour, Simon Castets, directeur du Swiss Institute de New York, Ula von Br andenburg, artiste installée à Paris, et Elisabeth Chardon, journaliste au Temps.

Ce jury a également approuvé le choix d’Etienne Chosson pour éditer une œuvre multiple qui entrera dans la collection d’art contemporain du Temps etproposeront aux lecteurs dans ses pages au début de l’année prochaine.

Les lauréats feront l’objet de portraits dans Le Temps Week-end de samedi.