Mercredi dernier, la journée fut longue et dense du côté de Saint-Jean, à Genève. C’était le jour de l’attribution des New Heads Fondation BNP Paribas Art Awards. Dans l’espace curatorial de la Haute Ecole d’art et de design, LiveInYourHead, 15 récents diplômés master en arts visuels étaient soumis pour le deuxième jour consécutif aux questions d’un jury. La veille, ils avaient expliqué leurs œuvres exposées par l’artiste Latifa Echakhch à des collaborateurs de la BNP Paribas amateurs d’art. Là, ils devaient, plus longuement, les mettre en perspective dans leurs recherches artistiques devant un jury de professionnels. Chaque jury a décerné un prix à l’un des exposants.

Les collaborateurs de la banque ont été sensibles au discours de Romain Juan sur l’incertitude du métier d’artiste et à sa manière d’en faire œuvre; le jury international, dont nous étions membre, a été convaincu par le travail de Julie Sas. Chacun se voit attribuer 12 000 francs. Il a aussi proposé à Etienne Chosson de réaliser un multiple pour la collection d’art contemporain que Le Temps propose régulièrement à ses lecteurs.

Etienne Chosson, Philosophe au coeur du réel

Son installation dans Get Out est une invitation à la balade. Nous sommes dans le parc d’Ermenonville que le marquis de Girardin a créé en écho à La Nouvelle Héloïse. Grâce aux photos, aux textes soulignés, nous sommes dans une sorte de documentation textuelle et photographique qui évoque le parc, mais qui fait aussi écho à des notions artistiques et philosophiques sur le paysage et le cadrage, dans son dispositif même.

Au vu de cette recherche, on ne sera pas étonné que ce jeune homme de la région parisienne, né en 1987, qui baigne depuis l’enfance dans le milieu artistique – une mère dans la musique classique, un père dans l’éducation populaire –, ait fait des études de philosophie, d’arts plastiques et de photographie (Paris, Arles). Avant de terminer en master à la Head – Genève. Il a choisi la photographie pour se «confronter au monde plutôt que s’enfermer dans un atelier». Ainsi, il a commencé une recherche sur la notion de crédibilité, sur laquelle se fondent le droit d’asile et le statut de réfugié. Il rêve d’enseigner dans une école d’art pour pouvoir mener son travail assez librement.

Romain Juan, la figure de l'artiste

Si sa pièce dans Get Out évoque son travail alimentaire de ramasseur de verres dans un bar de Bruxelles, c’est que Romain Juan a pour le moment choisi de vivre dans la capitale belge. Il vient d’y trouver un logement et le Prix New Heads l’aidera à participer à un projet d’atelier collectif avec des amis. Mais ce jeune artiste a grandi dans la région parisienne, interrompu un début d’études en anthropologie et arts plastiques pour aller vivre quelqu’un temps en Angleterre avant de se former aux beaux-arts à Bordeaux. Il commence son parcours artistique à Paris quand l’artiste Lili Reynaud Dewar, enseignante à la HEAD, lui suggère de compléter sa formation à Genève.

Depuis 2014, il forme avec Amaury Daurel et Victor Delestre le trio Horrible Bise, une sorte de band qui ne joue pas de la musique mais compose avec des matériaux, des poses, des gestuelles empruntées tant aux groupes de rock qu’aux pratiques artistiques. Comme dans son travail plus personnel, les moyens sont plutôt modestes. Romain Juan est un observateur du quotidien, des objets, des matériaux, des gestes. La pratique du jeune artiste, né en 1984, est aussi nourrie par son intérêt pour le stand-up.

Julie Sas, chorégraphe du célibat

Elle est Parisienne, elle a la grâce d’une jeune femme de 25 ans qui a fait beaucoup de danse classique. Pour elle, rentrer aux Beaux-Arts était une façon «d’accompagner» sa relation à l’art, d’appréhender différemment les notions d’espace, de corps. Dans l’exposition Get Out qui sert de base aux New Heads, elle a délégué devant son installation plutôt minimaliste deux complices qui la représentaient dans une sorte de dédoublement de sa personne. Elle leur soufflait ses explications grâce à une oreillette, un procédé qu’elle a récemment commencé à explorer pour développer des performances. Il y était notamment question de cette figure du célibataire sur laquelle elle travaille depuis deux ans déjà, qui lui permet de croiser références littéraires et artistiques pour interroger les normes sociétales. Elle est grande lectrice et pratique aussi l’écriture.
Julie Sas est venue étudier à Genève parce qu’elle avait envie de bouger un peu – elle a aussi participé à un programme d’échange à New York en deuxième année mais elle pense repartir à Paris. Même si elle est certaine de garder des liens avec Genève. Déjà, le Centre d’art contemporain l’accueille pour une résidence de quatre mois, qui se terminera par une installation performative le 14 janvier.