Grand Hôtel de Locarno, mercredi dans la nuit. Dans le salon Cumberland, un DJ lance des plaques. Des accents trip hop s'échappent du lieu, parasitant le phrasé paresseux du piano bar. Attablée dans un coin il y a Nina Hagen, sa perruque rouge vif et son teint gris ciment. L'ex-diva du new wave présente à Locarno sa première création vidéo. Une ode à son gourou Babaji, qui a le souffle et l'intérêt d'un sympathique et besogneux film de vacances.

Dans la foule paresseuse, une poignée de jeunes s'affairent. Frôlant les festivaliers, ils leur laissent une marque: de petits autocollants blancs. On y lit quelques slogans comme «N'agis pas» ou «Ne sois pas toi-même». Des préceptes tout droit sortis d'un manifeste réunissant 83 jeunes cinéastes, scénaristes, producteurs, techniciens suisses. Ameutés en moins d'une semaine via Internet, les différents signataires sont majoritairement romands. Dans la liste, on lit notamment les noms de quelques cinéastes installés, tels Nicolas Wadimoff ou Pascal Magnin. Intitulé ironiquement «Dögmeli.00 (pour un excellent cinéma suisse de qualité)», ce texte parodique présente 10 commandements formulés sur le mode négatif comme autant de règles castratrices régissant la production actuelle (voir l'encadré).

Distribué hier au public de la Piazza Grande, le flyer-manifeste dénonce l'inexistence de toute réelle concertation au sein de la profession quelques mois avant la présentation de la nouvelle loi sur le cinéma devant les Chambres fédérales. Les initiateurs de Dögmeli.00 stigmatisent ainsi le paternalisme et le mépris que les décideurs, cinéastes et producteurs suisses établis manifesteraient envers eux. Autant de sentiments qui transparaissent notamment, selon les jeunes professionnels de la branche, dans les textes préparant la nouvelle loi. Ainsi, au-delà du pur message humoristique parodiant le Dogme 95 élaboré par le cinéaste danois Lars von Trier, les signataires entendent faire entendre leur voix dans le débat sur la nouvelle loi. Et dans celui qui concerne l'augmentation de l'aide à la production. Cette dernière ferait monter le crédit fédéral de 21 à 40 millions de francs à partir de 2002. Parmi les griefs adressés par ce groupe de pression inédit, le système actuel de commissions est dans la ligne de mire. Tout d'abord le privilège qui serait donné aux dossiers de cinéastes cooptés par des maisons de production établies lors de l'attribution des aides à la production. Vincent Pluss, réalisateur et signataire de Dögmeli.00, précise: «Nous dénonçons la faillite d'un système d'aide, due au manque de prise de risques dans les investissements. Si nous ne réagissons pas aujourd'hui, l'effet de sclérose va se prononcer. Trop de jeunes réalisateurs sont découragés par un fonctionnement toujours plus verrouillé.» Contacté hier, Gérard Ruey, de CAB Productions, corrige le tableau: «Je comprends en partie la réaction des jeunes réalisateurs. Reste que je suis surpris par leur manque de propositions: le texte est très vague. Quant au fonctionnement de l'aide à la production, ni les textes préparatoires à la loi ni la déclaration de Locarno ne mentionnent un projet de financement direct des sociétés de productions. Un pareil système nécessiterait d'ailleurs un volume financier bien supérieur à celui prévu par la loi. La vérité, c'est que nous traversons depuis quelques années une crise de la création. Il n'existe pas de génies incompris: si nous menons à terme peu de nouveaux projets géniaux, c'est qu'ils sont rares.»

Autre critique adressée par Dögmeli.00, celle concernant une aide financière sélective de la part de l'Office fédéral de la culture. Le groupe s'oppose au principe qui veut que seul 7 à 10% du financement total alloué au cinéma revienne à la relève. Il condamne par ailleurs les projets de division de l'aide en trois tranches de gâteau recoupant les différents domaines: télévisuel, cinéma (relève et premiers et seconds longs métrages), cinéma (réalisateurs confirmés). Et d'arguer qu'elle marque une distinction entre les jeunes cinéastes et les plus aguerris. Un distinguo qui selon Gérard Ruey privilégiera les réalisateurs d'un premier long-métrage. Interrogée, Jacqueline Veuve, réalisatrice de Delphine Seyrig, portrait d'une comète, ne veut pas se prononcer, se jugeant mal informée tant sur les revendications des jeunes cinéastes que sur la future loi du cinéma. Une loi dont la nécessité est cependant plébiscitée par un panorama uni du cinéma suisse, y compris par les membres de Dögmeli.00.