Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Etudiants de La Manufacture à Lisbonne
© Filipe Ferreira

Odyssée

Les jeunes comédiens suisses à la conquête de Lisbonne

Au Théâtre national, 16 acteurs de la Manufacture préparent un spectacle de sortie d’école mémorable. Star de la scène européenne, le Portugais Tiago Rodrigues dirige la manœuvre. Filature sur des pavés ensorcelés

Dans la soute à fictions, ils ont embarqué Ulysse. Cela ressemble à une formule, mais cette équipée lisboète commence bien ainsi, sous le signe du plus rusé des héros grecs. Un guerrier qui passe sa vie à zigzaguer d’une île à l’autre. Samuel Perthuis, 26 ans, vous montre du doigt l’enseigne d’Ulysse, dans une rue marchande où les vitrines font les belles pour appâter le touriste.

Ce lundi à Lisbonne, les 16 élèves-comédiens de la Haute Ecole des arts de la scène de Suisse romande – la Manufacture à Lausanne – font relâche. Pas de répétition. Alors Samuel, l’un des 16 futurs diplômés, propose de s’égarer dans la ville de Luís de Camões, ce bretteur qui a célébré dans Les Lusiades le Portugal des épopées.

La patte enchantée de Tiago Rodrigues

Bon, reprenons. Ulysse d’un côté, Camões, ce chevalier poète du XVIe, de l’autre, et, au milieu, un escadron de comédiens suisses, à l’aube de la carrière. Ils habitent dans le quartier des anjos – les anges, comme un talisman, un clin d’œil du ciel. On s’y perd un peu, mais ça fait partie du programme. Samuel Perthuis, lui, s’est arrêté devant la boutique d’Ulysse, une devanture de deux mètres de large. On regarde: des gants en peau, vermillon, chameau, café crème, aspirent à l’envol. Cet Ulysse est gantier et c’est devant son antre que l’un des plus extraordinaires spectacles de sortie d’école a germé début avril, sous la direction de Tiago Rodrigues, nouveau héraut du théâtre européen, un conteur qui entrelace ses histoires et celles du monde.

A cet instant, devant cet Ulysse aux doigts bonimenteurs, on mesure le privilège. La promotion 2018 de la Manufacture jouera du 25 au 27 mai son spectacle de sortie, Ça ne se passe jamais comme prévu, sur les planches du Théâtre national de Lisbonne, la maison que Tiago Rodrigues, 40 ans, dirige. Mieux, elle bénéficiera d’une exposition maximale, du fait du renom de l’artiste, en juin, à l’occasion d’une tournée, au Crochetan à Monthey, au Temple allemand à La Chaux-de-Fonds, au Théâtre de Vidy, au Loup à Genève, au Printemps des comédiens à Montpellier, au Festival des écoles à Paris.

Lire aussi: Tiago Rodrigues, le cœur et la raison

Au bonheur des anges

Les anges sont vernis? Oui. Mais il se pourrait bien que le plus beau soit ailleurs, dans cette plongée de deux mois dans une cité où les patios mystérieux prolifèrent, où le pavé espère toujours être soulevé, où le chant de la nuit chasse la divagation du jour, où un verre de ginjinha, cette liqueur de cerises, dilate les cœurs. «Le premier jour, Tiago Rodrigues nous a fait visiter la ville, raconte Samuel Perthuis, pas les sites touristiques, mais les lieux qui le touchent. Il a commencé par le gantier Ulysse, justement, parce qu’il est fou de ces gants. Puis il nous a entraînés au Principe Real, un petit parc où tous les Lisboètes se retrouvent, étudiants, vieillards, flâneurs.»

En ce lundi où les théâtres chôment, on se raconte donc des histoires, guidé par Samuel Perthuis qui refait lui-même un chemin cher à Tiago Rodrigues. Un cyprès bas sur ses pieds expose une frondaison miraculeuse, une coiffe de nonce apostolique. Vous êtes au Principe Real et cet arbre est un totem filmé jadis par Manoel de Oliveira. «Les deux premières semaines, Tiago nous envoyait à la découverte de la ville et nous demandait de lui ramener une vision, une sensation, une anecdote, ce qu’il appelait un «polaroïd». On le lui rapportait le lendemain et il s’en servait pour l’écriture de la pièce.»

Une chronique: La fin des comédiens?

Un cyprès à fables

Devant ce cyprès, Camille Le Jeune, l’un de anges de la Manufacture, a vu une vieille Lisboète détacher une feuille pour en sentir le parfum. Elle a fait de même, dans l’espoir d’un vertige. Mais elle était inodore. Ce «polaroïd» est la graine pourtant à partir de laquelle Tiago Rodrigues a conçu la pièce: l’histoire de deux êtres, le sexe n’est pas précisé, qui se croisent au Principe Real, passent une soirée ensemble, se promettent de se retrouver, tout en évitant de se donner leurs adresses, trop romantiques pour ce genre de commodité. La feuille devient feuillet: l’amoureux s’adresse à l’absent, dans l’espoir que l’encre le ramènera à lui.

«Tiago Rodrigues s’est servi de nos «polaroïds» pour écrire un texte composé de 16 lettres d’adieu, chacun de nous a la sienne, pensée pour lui, à partir de ses sensations», confie devant le cyprès Samuel Perthuis. Son camarade Lucas Savioz complétera plus tard les choses ainsi: «Les premières semaines, on était assis dans la salle de répétition du Théâtre national, on lisait les lettres qu’il avait écrites, on ne faisait rien que de s’écouter, de raturer ce qui ne convenait pas, d’imaginer d’autres formules. Je n’ai jamais parlé autant pour préparer un spectacle. Tiago ne fige rien, il attend de nous qu’on soit ouvert à l’imprévu.» C’est ce qu’on appellera une maïeutique théâtrale.

– Taxi! A la piscine olympique de Belém.

Le jour s’effiloche et on file vers le Tage, à la recherche d’une piscine autrefois fameuse, aujourd’hui abandonnée, où Tiago Rodrigues a emmené ses pupilles. On y est: une fosse commune, le bassin vide de nos solitudes sous un ciel gribouille. On écoute alors Samuel Perthuis: «Tiago nous a parlé d’une amie à lui qui, adolescente, traversait chaque matin le Tage à la nage. Un jour, elle a été repérée par un entraîneur russe à cause de ses mains. Il est devenu son coach, il l’a entraînée ici. Elle est aujourd’hui écrivaine, nous l’avons rencontrée.»

A propos de Lisbonne: Les palais du vieux Lisbonne, splendeurs menacées

Lisbonne dans la peau

Comme le cyprès du Principe Real, comme le gantier Ulysse, comme l’ancienne prison de l’Aljube où les opposants du régime de Salazar étaient torturés, ce bassin hantera la pièce. «Je me suis intéressé au regard que ces jeunes portaient sur ma ville, à leur perception d’étrangers qui pourraient y rester peut-être, confiera le lendemain Tiago Rodrigues. Ils filtrent Lisbonne et eux se transforment à son contact: le texte se nourrit de cet échange.»

Au bord du Tage, Samuel Perthuis vous parle du 25 avril passé, le jour où Lisbonne célébrait comme chaque année sa révolution de 1974, la fin du salazarisme, du mirage du colonialisme, de l’étranglement en douce des opposants. Cet après-midi-là, avec Camille, Morgane, Lucas et toute la bande, il se noie dans la foule aux œillets. Il ne le formulera pas ainsi, mais on jurerait que cette liesse silencieuse avait la force d’un rituel de passage: la grandeur d’une insurrection. «Tiago Rodrigues nous a beaucoup parlé de cette période, de l’obéissance de la population à ce régime, de la duplicité d’un pouvoir qui sous des apparences de rationalité éliminait sauvagement ses adversaires.»

Dans le crépuscule, on se dirige vers la colossale place du Rossio, cœur royal de la capitale, dominée sur son piédestal par la statue de Pedro IV, premier empereur du Brésil au début du XVIIIe. Sauf qu’il ne s’agirait pas de Pedro IV comme c’est écrit dans les guides, ah, ah, mais de Maximilien de Habsbourg, empereur du Mexique, s’amuse Samuel. Les autorités n’auraient pas eu l’argent pour s’offrir Pedro, le sculpteur leur aurait alors fourgué Maximilien.

Ulysse, un sacré gantier

Lisbonne est la cité des leurres, c’est pour ça qu’on y rêve bien. Juste en face de Pedro-Maximilien, le Théâtre national de Tiago Rodrigues plastronne avec ses colonnes néoclassiques. C’est dans les soubassements de l’édifice, là où autrefois les bourreaux de l’Inquisition torturaient les hérétiques, que les acteurs de la Manufacture brodent ces jours encore leur odyssée.

Samuel s’est éclipsé à l’instant. Plus tard, Morgane Grandjean dira que chaque lettre s’ajuste au comédien qui la porte. «Comme un gant», sourira Tiago Rodrigues. Ulysse, le gantier, c’est lui. Dans la bouche de la tribu de la Manufacture revient en leitmotiv ce vers de Camões: «Changent les temps et changent les désirs…»

A Lisbonne, il s’agit pour la volée des anjos de cela justement: dire adeus à l’école avec l’élégance qui sied pour rencontrer son désir.

Ça ne se passe jamais comme prévu, Monthey, Théâtre du Crochetan, les 1er et 2 juin; La Chaux-de-Fonds, Temple allemand, ve 9 et sa 10 juin; pour la tournée, voir La Manufacture.


Une entaille pour la vie

Ce roman d’apprentissage déboussole, c’est sa grâce. Morgane Grandjean, 24 ans, n’oubliera jamais ces jours où tout paraissait flotter dans la salle de répétition, où tout semblait possible, où une idée était immédiatement une action, où une sensation était l’amorce d’une fiction. «Nous avons passé un mois à discuter avec Tiago, qui chaque matin nous apportait le texte qu’il avait écrit pendant la nuit, une des lettres qui composent Ça ne se passe jamais comme prévu.»

Cette invention de soi par le plateau, Frédéric Plazy l’a voulue pour les étudiants en dernière année de la Manufacture. «Tiago Rodrigues a cette originalité d’entrelacer trois niveaux de réalité dans ses spectacles, explique le directeur de l’école. Les acteurs jouent une fiction, c’est le premier niveau, livrent un peu de leur propre histoire, c’est le deuxième, tout en montrant qu’ils font partie d’un dispositif. Cette alternance de plans oblige chaque interprète à un engagement total. D’autant qu’ici Tiago n’a pas seulement écrit pendant les répétitions, ce qu’il fait toujours, il a demandé aux étudiants de lui fournir le matériau.»

Immergé dans une grosse structure européenne

Morgane Grandjean, Camille Le Jeune et leurs camarades sont ainsi partie prenante d’une fiction qui est aussi le miroir de ce vagabondage lisboète. «Il y a l’histoire de Tiago et à l’intérieur la nôtre», note Morgane. Initiation? Oui, au sens intellectuel et poétique, professionnel aussi. «Nous aurions pu concevoir cette même création à Lausanne, raconte Frédéric Plazy, mais elle n’aurait pas eu le même impact sur nos étudiants. A Lisbonne, ils évoluent dans une grosse structure européenne, forte d’une centaine d’employés. Ils sont appelés à côtoyer des habilleurs, une souffleuse, des machinistes, etc. Ils sont au cœur de la fabrique à fictions, c’est unique.»

Ça ne passe jamais comme prévu est le cap de toutes les espérances. «C’est un au revoir à l’école et un bonjour à ce qui vient», dit Camille. A une semaine de la première, tout flotte encore. Tiago Rodrigues a prévenu: la mise en scène se fera les trois derniers jours. «Il nous a appris le pouvoir du temps», souffle Morgane. Sur le Tage, il est plus mêlé qu’ailleurs.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps