«J’ai pas d’amis. Quand l’alarme sonne je reste dedans, car tu me fais peur / A chaque moment je suis en pleurs et les larmes roulent même sur mon cœur / Et quand j’en parle, on me dit menteur / On ne m’écoute pas, j’ai même pleuré devant le professeur.» Un rap mélancolique sur le thème du harcèlement scolaire, c’est un des cinq tableaux poignants d’Un Jour au musée, spectacle imaginé par une trentaine de jeunes en rupture âgés de 15 à 25 ans.

Ce jeudi 15 avril, la première devait avoir lieu devant un large public à la Salle de spectacles de Renens. En raison de la pandémie, la représentation se déroulera devant une salle vide, mais pourra être visionnée en direct, à 20h, via un lien mis à disposition gratuitement.

C’est mieux que rien, admettent Lorrany, Svetya, Fatou, Quentin et les autres. En tout 14 filles et 16 garçons réunis dans cette aventure qu’ils ont menée depuis octobre avec la metteuse en scène Nathalie Sabato et Stéphane Bessire, responsable de Scénicprod, un des 20 programmes d’insertion sociale proposés par le canton de Vaud. Le responsable détaille la proposition.

«Le Temps»: Un spectacle pour reprendre pied? Comment ça marche, Stéphane Bessire?

Stéphane Bessire: Ces jeunes n’ont pas de formation validée. Parfois ils ont commencé une formation professionnelle ou un apprentissage, mais ne les ont pas terminés. En parallèle, ils ont souvent connu des épisodes traumatiques, comme de la violence domestique, du harcèlement scolaire, de la dépression, etc., et sont suivis médicalement. Depuis 2007, Scénicprod crée chaque année un spectacle avec eux du début à la fin, car l’écriture, le chant et la danse développent leur confiance en eux et leur sens de la solidarité. Beaucoup se découvrent aussi un talent insoupçonné!

Ce programme est-il destiné à former des artistes?

Non, pas vraiment. Les 50 à 70% des participants qui trouvent une place de formation grâce à Scénicprod entrent plutôt dans la vente, la coiffure ou un autre métier manuel. Et ceci même si, en parallèle au spectacle, ils suivent chez nous des ateliers de graphisme, de traitement du son, de décoration et de stylisme. Nos jeunes tentent souvent les concours pour entrer dans les écoles d’art qui correspondent à ces initiations, mais la sélection est rude.

Quel est le but de ces ateliers dès lors, si rien de concret n’en découle?

Comme le spectacle, ces ateliers leur permettent de développer leur curiosité, leur audace, leur sensibilité aussi et leur fiabilité. Beaucoup ont été marqués par une ou plusieurs mauvaises expériences de formation et ne se sentent pas à la hauteur de ce qu’une école ou un patron peuvent demander. Avec eux, nous travaillons beaucoup sur la valorisation de leur capital.

Dans un projet où ils dansent, chantent et jouent la comédie, cette valorisation est… spectaculaire!

C’est clair! D’autant qu’au-delà de la confiance en eux, la construction d’un spectacle est aussi très importante pour améliorer leur engagement sur le long terme. Respecter les horaires, tenir le rythme, annoncer leurs absences suffisamment à l’avance… Toutes ces aptitudes leur seront utiles dans le monde du travail.

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C’est beaucoup de pression pour des jeunes justement fragiles…

Oui et d’ailleurs c’est toute la difficulté des encadrants et des artistes engagés sur ce projet. D’un côté, nous poussons les participants à sortir de leur zone de confort et à faire des progrès qui leur donneront une bonne image d’eux-mêmes et, de l’autre côté, nous devons sentir jusqu’où aller pour ne pas leur créer un nouveau problème. C’est un équilibre délicat. Dès qu’un participant est absent plusieurs fois de suite, on le questionne sur sa possible souffrance, ses craintes, etc.

Qu’est-ce que la construction d’un spectacle leur apporte d’inédit?

Déjà, dans l’écriture, ils parlent beaucoup de leurs blessures. Dans Un Jour au musée, ils ont imaginé cinq tableaux animés qui évoquent le harcèlement scolaire, le handicap, la violence conjugale, les troubles mentaux et l’amour impossible, des sujets qui les concernent et qu’ils arrivent à aborder sur scène alors qu’ils auraient de la peine à les mentionner ailleurs.

Ensuite, se mettre dans la peau d’autres personnages leur permet de chanter et de danser comme ils ne le feraient jamais au naturel. Et il faut les voir jouer un petit vieux ou un harceleur, ils sont à fond. Enfin, certains se découvrent vraiment un don. Un jeune s’est mis au piano en autodidacte et, de fil en aiguille, c’est lui qui assure les transitions entre les tableaux. Vous pouvez imaginer sa fierté!

Beaucoup de ces adolescents ou jeunes adultes souffrent de phobie sociale ou d’hypersensibilité. Appartenir à un groupe de création et rester solidaires quand il y a un couac technique ou un trou de mémoire, c’est une immense victoire!


«Un Jour au musée», jeudi 15 avril, 20h, Salle de Renens, Lausanne, lien streaming gratuit.