Les jeunes talents seront bien à l’Abri

Création Le nouveau complexe de salles de répétitions et de concerts ouvre ses portes sous la cathédrale de Genève

Les premières manifestations éclosent pour la Fête de la musique, en attendant le début des activités le 1er septembre

Ils ont beaucoup de chance. Les jeunes musiciens invités à jouer pour des tests acoustiques affichent un large sourire. «C’est incroyable, cet endroit. Un outil pareil, on n’aurait jamais osé en rêver!»

Entrée en métal et verre sous une marquise à l’équerre, béton et bois bruts à l’intérieur: la sobriété est de mise. On pénètre dans ces lieux ­cachés derrière les hauts murs de pierre par la place de la Madeleine. Dedans, trois espaces parfaitement équipés sont dévolus à l’art.

Ce magnifique cadeau est offert à la cité par la Fondation Wilsdorf. Qui a intégralement financé la ­transformation de l’ancien abri antiaérien sis à l’aplomb de la place Agrippa-d’Aubigné, sous la cathédrale Saint-Pierre. Le bâtiment mi­litaire, désaffecté pendant de nombreuses années, est aujourd’hui devenu un lieu culturel pour talents émergents. Belle reconversion, forte de symbole, qu’un habitant du ­quartier résume avec humour: «Les jeunes viendront faire l’art, pas la guerre!»

La vocation de ce lieu polyvalent? «L’Abri s’adresse aux créatifs de la ville, du canton et de la région, qui veulent confronter leur travail au public», explique François Passard, directeur de l’équipe de programmation. «Nous mettons gratuitement à leur disposition nos équi­pements et nos scènes pour qu’ils puissent s’intégrer à l’effervescence des événements artistiques actuels. Les mordus de danse, d’arts visuels, de musique, de théâtre, de technique sonore ou autre expression culturelle pourront débuter ici un parcours qu’ils auront l’opportunité de développer en tissant des liens entre leurs propres réseaux et ceux que l’Abri leur ouvrira.»

Comment seront choisis les heureux élus? «Le directeur étudiera les dossiers et, en cas de doute, nous ­serons consultés», explique François Bellanger, président du conseil de la fondation de droit privé qui gère le projet.

Tout a débuté en janvier 2013. L’énorme chantier a d’abord installé ses pelles mécaniques sur la place Agrippa-d’Aubigné pour creuser un trou gigantesque dans la terre sous laquelle l’abri était enfoui. Puis le concept architectural réalisé par le bureau Brodbeck-Roulet a été mené tambour battant par Sacha Kortus et toutes les équipes en jeu. Dix-huit petits mois plus tard, l’Abri ouvre ses portes. Les délais ont été respectés au jour près. Ce mercredi s’est ­tenue l’inauguration officielle avec les services de la Ville, propriétaire des lieux. Guillaume Barazzone, chargé du Département de l’environnement urbain et de la sécurité, est aux anges.

«Grâce à mon prédécesseur Pierre Maudet, qui a défendu ce projet, ­Genève dispose d’un nouvel espace culturel de création, en plein cœur de la vieille ville, sans avoir modifié l’environnement architectural et historique de la cité. La place Agrippa-d’Aubigné bénéficie même d’un nouvel espace paysagé nettement plus séduisant. De plus, complètement insonorisé par nature, l’Abri n’engendrera aucune nuisance et n’aura pas coûté un centime à la communauté. On ne peut imaginer meilleure initiative.» Le coût des opérations comme le budget de fonctionnement, assumés par la Fondation Wilsdorf, restent totalement confidentiels.

Quelques jours avant l’inauguration, certains acteurs de la vie mu­sicale genevoise sont venus au rendez-vous. Le chef Philippe Béran, l’ancien directeur du Grand Théâtre Jean-Marie Blanchard, le directeur de la Comédie Hervé Loichemol, le compositeur Michael Jarrell, l’ingénieur du son coordinateur au Festival de Montreux David Weber, faisaient partie de l’aréopage d’une trentaine d’«auditeurs». Ils ont été conviés à écouter le rendu des deux salles. Différents groupes se sont produits, en formations diverses et dans des styles variés pour les premiers essais.

L’acousticien Nicolas Gallaud s’est attelé à rendre «audibles» des salles à l’origine sourdes, muettes et aveugles… «Tout est évidemment conçu en fonction du volume des espaces et des matériaux dont nous avons hérité», précise-t-il. En l’occurrence, trois pièces «borgnes» en béton. Et deux salles de répétitions, réalisées selon le principe de «boîte dans la boîte» et tapissées de parois «à trous» les rendant totalement insonorisées et isolées.

«Il a fallu jongler avec la réalité des lieux, dans la mesure du possible, pour atténuer la résonance des surfaces. Nous avons installé des parois en bandes de bois biseautées sur l’arrière afin d’augmenter la superficie absorbante. Pour une utilisation maximale des capacités sonores, il faudra que les musiciens et comédiens adaptent aussi la disposition et l’orientation des groupes selon les endroits, et ne dépassent pas un certain volume de sonorisation ou un nombre d’intervenants pour ne pas saturer l’écoute.» Quant aux réglages fins, ils nécessiteront l’utilisation de rideaux, panneaux ou tapis, selon la particularité de chaque événement.

Pour l’heure, tous saluent la qualité technique et l’esthétique discrète des lieux. Le matériel a été choisi selon des critères professionnels. Il autorisera le meilleur travail. Deux pianos Steinway neufs (un droit et un modèle B à queue) trônent dans chaque salle, entre deux régies son (une fixe et une mobile), un gril et une scène totalement équipés, des éclairages led, des consoles dernier cri… Rien ne manque pour que le talent se sente à l’aise et se développe en toute liberté.

Avant le début des activités, fixé au 1er septembre prochain, un premier galop d’essai sera lancé à la Fête de la musique. Les deux salles accueilleront en effet, dès vendredi 19h jusqu’à dimanche 22 h, pas moins de 35 événements musicaux à découvrir sans réserve.

Fondation l’Abri. Rens. 022 777 00 77.

«Une animation culturelle en pleine Vieille-Ville, sans nuisances, ni un sou public dépensé!»

Tous saluent la qualité technique et l’esthétique discrète des lieux