Exposition

Jeunes têtes chercheuses à la HEAD

La cinquième édition des New Heads embarque les visiteurs dans des univers très personnels, forts et parfois déroutants

Ils sont neuf artistes. Neuf diplômés master de la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD) qui concourent pour trois prix New Heads soutenu par la Fondation BNP Paribas Art Awards. C’est la cinquième fois que la banque sponsorise ainsi l’exposition de jeunes talents sortis de l’école dont l’un des participants éditera bientôt avec «Le Temps» une œuvre en édition limitée.

Cette année, le show innove. S’il s’agit toujours de demander à un curateur de puiser dans le vivier artistique formé à la HEAD, l’accrochage se déroule désormais dans un nouveau lieu. L’espace LiveInYourHead a dû déménager l’année dernière de l’immeuble de la rue du Beulet qu’il occupait depuis huit ans. Il a naturellement pris ses quartiers au sous-sol du bâtiment de la HEAD de la rue du Général-Dufour où des salles ont été affectées à ce nouvel usage.

La surface au sol n’est pas forcément plus grande. Mais par rapport à l’open space précédent, la multiplication des espaces libère davantage les scénographies. Autre changement: les dates de l’exposition. Elles ont été déplacées dans le calendrier pour coller avec le salon Artgenève qui s’ouvrira le 26 janvier à Palexpo. «L’accrochage est ainsi inscrit dans le parcours de la foire où l’école tient par ailleurs en stand», précise Yann Chateigné, responsable du département Art visuel de l’établissement.

Biographies particulières

Après l’artiste Latifa Echakhch en 2016, la HEAD a confié ses diplômés aux bons soins de Jeanne Graff, curatrice lausannoise qui partage son temps entre Genève et New York. Autre commissaire, autre sensibilité. «J’en ai vu une cinquantaine. J’en ai retenu neuf pour l’exposition», explique Jeanne Graff, qui est aussi écrivain. C’est moins que les éditions précédentes. «Mais beaucoup pour moi qui ai l’habitude de travailler avec peu de monde. Je compose toujours mes projets à partir d’un lieu et des artistes que je vais présenter. Au départ, j’avais l’idée de monter la New Heads sur un bateau. Mais en janvier, c’était trop compliqué.» Vu la bise noire qui déchaîne le lac en ce moment, on se dit que la curatrice a bien fait de se raviser. Ses critères de sélection? «Des artistes qui portent en eux des univers très particuliers. Il fallait aussi qu’ils parlent du monde d’aujourd’hui, racontent quelque chose de la société dans laquelle on vit.»

Chaque exposant arrive donc ici avec sa biographie. Jeanne Graff privilégie l’échange avec les artistes et la parole qui circule. Au point d’avoir décidé pour la première fois dans l’histoire de l’exposition de publier un livre de 200 pages. «La brochure que nous éditions auparavant était devenue obsolète. Elle n’était pas vraiment utile aux diplômés», reprend Yann Chateigné. «Ce livre d’entretien est mieux adapté, chacun de ces jeunes artistes profite de plusieurs pages pour présenter son travail en image. Cet un objet qu’ils pourront ensuite garder et diffuser.»

Faux œufs

Echanger et se raconter. Le titre de l’exposition, l’Oranger, fait ainsi référence au café où Jeanne Graff et les diplômés se sont régulièrement retrouvés pour discuter de l’accrochage. «Il se trouve aussi que j’aime la couleur orange. Elle m’évoque le fruit, l’arbre, mais aussi les œufs.» Les œufs justement. A cheval entre l’art et le business, Yu-Wen Julia Hung a monté à Taiwan une petite entreprise de jus qu’elle a ensuite vendu. A la HEAD, elle expose des séries de faux œufs, mais brillants comme des vrais, alignés sur un rail qui sert dans les élevages de pondeuses en batterie. Cet alignement parle aussi des start-up qui pullulent, apparaissant et disparaissant au gré des hoquets de l’économie. L’installation de Sabrina Röthlisberger, elle, porte les tracent d’un passé compliqué.

Ses petits livres recouverts de papier brillant racontent cette histoire qui a mal commencé avec un naturel poignant. Des textes forts que le visiteur peut lire gravés sur un banc en forme croix dont le bois de cerisier évoque l’Algérie où la grand-mère de l’artiste a grandi. Sur le sol, juste à côté deux flèches visqueuses serpentent en sens contraire. Elles ont été tracées par le collectif Real Madrid avec ce gel chargé de testostérones utilisé dans les traitements transgenres.

En passant dans l’autre salle, on baisse la tête pour s’enfiler dans le petit tunnel de Guillaume Dénervaud avec sa lumière de crypte et sa bouilloire qui siffle à intervalle régulier comme un train triste.

Vivier de talents

Entre les pièces qui poussent à la fiction et celles qui puisent dans le vécu de leurs auteurs, la New Heads 2016 ne ressemble à rien de connu. Au risque de dérouter le spectateur face à ces propositions à la fois très personnelles et très plastiques. D’autant qu’entre film, objet multimédia, sculpture, dessin, peinture, lustre à bougie et lanternes, l’éventail des supports ici à l’œuvre se déploie en très grand.

Pour le dépaysement vraiment total, il faut se laisser porter par l’installation de Galaxia Wang. L’artiste chinois y raconte son retour d’un voyage au Groenland, son opération de l’œil à 14 ans qui déclenchera chez lui une synesthésie (cette faculté de voir des mots et des émotions en couleur) sous le scintillement de lucioles numériques qui se heurtent à une sorte de nuage fait de gants blancs. «Chaque artiste est engagé de manière très différente, reprend Jeanne Graff. Chaque année, je vois beaucoup de diplômés, dans beaucoup d’école. Il y a toujours un ou deux talents qui sortent du lot. Mais jamais autant qu’ici.»


«New Heads, Fondation BNP Paribas Art Awards 2016». L’Oranger, une proposition de Jeanne Graff. LiveInYourHead (Bâtiment Général-Dufour Rue de Hesse 5, Genève). Jusqu’au 18 février. www.hesge.ch


Des New Heads ont été remis mercredi soir

Une quarantaine de collaborateurs de BNP Paribas ont pris le temps de découvrir l’exposition L’Oranger dès mardi et après des discussions animées ont choisi de récompenser l’installation de Galaxia Wang.

Le mercredi, c’était au tour du jury international, composé d’Anne Dressen, curatrice au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, Linyao Kiki Liu, directrice du Sishang Art Museum à Pékin, Francesca Pia, galeriste à Zurich, Rosmarie Richner, secrétaire générale de la Fondation Nestlé pour l’Art, Jacqueline Uhlmann, codirectrice de la Liste Art Fair, Bâle et Elisabeth Chardon, journaliste au «Temps», d’écouter les jeunes diplômés présenter leur travail.

Il n’a pu choisir entre Sabrina Röthlisberger et Gaïa Vincensini, et elles se partagent donc le Prix, en toute amitié, puisque, comme on le découvrira dans leur portrait dès samedi dans les pages du «Temps Week-end», les deux jeunes femmes ont l’habitude de travailler ensemble. Enfin, les lecteurs du «Temps» pourront dans quelques semaines découvrir une édition d’art proposée par Guillaume Dénervaud.

On pourra également retrouver tous les artistes de l’exposition sur le stand de la HEAD à Artgenève du 26 au 29 janvier. (LT)

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