Bâti comme un chêne et affublé d'un pseudo de serial killer, Faf LaRage cache bien son jeu. Derrière le cliché du gangster rappeur, le dernier rejeton de la «planète Mars» dissimule un être affable et calme, au discours étonnamment réfléchi. Un regard lucide qui fait toute la valeur de C'est ma cause, son premier album sorti il y a quelques mois. Dense et percutant, le rap du Marseillais n'a rien à envier à celui des ténors de la scène hexagonale. Encore quasiment inconnu du grand public, Faf LaRage est pourtant loin d'être le premier venu. Petit frère de Shurik'n – seconde voix d'IAM –, l'auteur de C'est ma cause a déjà pas mal d'heures de vol à son actif, au micro comme derrière les platines. Grand orchestrateur de la compilation Chroniques de Mars, il a également sévi, entre 1988 et 1996, au sein du posse Soul Swing avant de finalement se lancer en solo. Rencontre en avant-goût de sa venue à Belfort, dimanche.

Le Temps: Vous êtes dans le milieu depuis dix ans. Pourquoi sortir un album seulement aujourd'hui?

Faf LaRage: J'ai connu trop de produits conçus dans la précipitation, ça ne peut pas marcher. Là, j'ai vraiment pris mon temps, je tenais à ne sortir l'album qu'au moment où je me sentirais prêt. L'expérience acquise avec Chroniques de Mars, projet que j'ai suivi de bout en bout, m'a permis de mieux connaître le travail de studio. Avec le recul, il y a des erreurs que tu ne refais pas.

– On retrouve Fonky Family, K-Ryhme Le Roi et bien sûr IAM sur «C'est ma cause». La «famille marseillaise» c'est vraiment une réalité?

– Oui, on se connaît tous depuis des années. Automatiquement, on se retrouve pour des morceaux, des concerts, ou tout simplement dans la rue. On passe du temps ensemble, on parle musique. Et puis, le fait d'avoir des invités sur l'album, c'est aussi une façon de renvoyer la balle à des gens qui m'ont aidé et avec qui j'avais envie de travailler parce que j'aime ce qu'ils font. Mais il y a un moment où j'ai dû freiner sinon on allait vers un Chroniques de Mars 2.

– Le succès d'IAM, ça rend les choses plus faciles pour les rappeurs marseillais?

– Ça aide la ville. Depuis Ombre et lumière, à chaque album d'IAM, le regard des gens sur Marseille change, tout le monde s'intéresse à ce qui s'y passe. Et du coup les opportunités se multiplient. C'est vrai qu'on a un peu loupé le coche avec Ombre et lumière, mais à la sortie de L'Ecole du micro d'argent, on était prêt à faire face. D'autant que dans l'intervalle, des structures se sont mises en place, ce qui a permis aux jeunes groupes de sortir leurs productions.

– Ce «confort» ne risque-t-il pas, à terme, de tuer le rap?

– Pour l'instant, les rappeurs subissent toujours pas mal d'ostracisme. Rares sont ceux qui arrivent à vivre de leur musique. La bataille n'est pas encore gagnée, d'autant que dès qu'un label indépendant commence à bien marcher, il est absorbé par une «major». Ce n'est pas pour rien que le marché est tenu depuis des années par les trois ou quatre mêmes grandes maisons de disques. On ne lutte pas à armes égales…

– Dans cet album il y a un côté très engagé, mais aussi pas mal d'humour…

– Parfois, il faut être sérieux, mais même en studio, il y a toujours une heure où on décroche. Après on se ressaisit et on se remet au boulot. Je voulais que cet aspect des choses soit présent, mais sans que cela devienne marrant. Il y a beaucoup de trucs qui me révoltent comme l'impossibilité de briser les barrières sociales, la misère ou le racisme. Et même si certains thèmes peuvent paraître répétitifs, ces choses méritent d'être dites et redites, parce qu'on oublie vite.

– Pourquoi ne tentez-vous pas d'agir sur le plan politique?

- Il faut être très fort. Le jeu politique c'est très subtil. Tapie a tenté sa chance et on connaît la fin de l'histoire. Ce mec a été coulé et pourtant il avait des milliards. Alors, nous, qu'est-ce qu'on peut faire? Nous discréditer auprès de notre propre public, décevoir les gens qui sont de notre côté? En France, si tu veux faire bouger les choses, tu es obligé d'entrer dans un parti. Et là, on va te bouffer. Nous, on se tient à l'écart, parce que ce monde est dangereux.

– Vous êtes conscient de l'influence que vous avez sur les «petits frères»?

– Je participe à des ateliers d'écriture avec des jeunes dans des centres sociaux. Avant que j'arrive, l'animateur se fait hurler dessus, insulter de tous les côtés. Il ne peut pas les tenir, mais dès que je rentre, c'est le silence complet. Le rap c'est une chose qu'ils respectent Pour eux, on est devenu des exemples. Ils ont vraiment envie d'apprendre et en même temps, ils sont encore plein d'illusions. Mais il ne faut pas leur enlever ça. Il y a dix ans, les jeunes des quartiers voulaient devenir dealers, aujourd'hui ils rêvent de rap. Même s'ils se plantent, ça vaut le coup. J'ai vu des mômes nuls à l'école qui revenaient après deux ou trois ateliers avec des feuilles remplies de textes. Il y a vraiment un potentiel et il faut que les gens cessent de penser que les enfants des quartiers sont des bons à rien.

Faf laRage, C'est ma cause (V2/Musikvertrieb).