Genre: ROMAN
Qui ? William Boyd
Titre: L’Attente de l’aube
Trad. de l’anglais par Christiane Besse
Chez qui ? Seuil, 415 p.

Le Times l’a surnommé «William le Conquérant», Javier Marias l’a promu «duc de Brazzaville» et ses lecteurs, bluffés par la puissance de son imagination ô combien baladeuse, lui servent volontiers du «wonderboyd». Avec l’auteur de Comme neige au soleil , il faut donc s’attendre à naviguer en très haute mer, loin des côtes de la frileuse Albion, vers des horizons qui ressemblent à des mirages. Car le romancier, explique Boyd, doit être un professionnel de la mystification, un emberlificoteur, un embobineur, un bonimenteur, un illusionniste qui «cherche la vérité dans le mensonge». Et lorsqu’il revient à la réalité, cet illusionniste-là continue à nous faire chavirer en nous offrant d’autres ivresses: chaque automne, il produit cinq mille bouteilles d’un rouge tannique – le Château Pecachard – dans le vignoble qu’il possède en France, au cœur de la Dordogne. En compagnie de son épouse Susan – dédicataire de ses livres –, il y passe quatre mois de l’année, avant de rallier son bureau de Chelsea où il distille une œuvre capiteuse qui a pris son envol il y a trente ans avec Un Anglais sous les tropiques , délicieuse satire d’une Afrique d’opérette assaillie par les derniers moustiques du colonialisme.

Depuis, Boyd n’a cessé de renouveler son inspiration en signant des romans qui sont devenus des classiques: La Croix et la Bannière, Les Nouvelles Confessions, Brazzaville plage, Armadillo, La Vie aux aguets , des livres qui ne se ressemblent pas mais qui partagent la même ironie discrètement voltairienne. Et si Boyd est un insatiable baroudeur en matière d’imagination, il reste par contre très casanier dans l’art d’écrire: cet émule d’Evelyn Waugh et de Graham Greene taille ses récits dans le tweed d’une prose hyperclassique, élégante et soyeuse. Quant aux personnages favoris du Britannique, ce sont souvent des êtres en perdition qui, le cœur mité et l’âme en berne, confrontent leur fragilité aux incertitudes de leur époque.

Lysander Rief, le héros de L’Attente de l’aube , n’est pas au mieux de sa forme, lui non plus, et il ne va pas être ménagé dans ce récit tout en clairs-obscurs qui commence «un jour d’été éblouissant» et qui se referme «dans le confort douteux de l’ombre». Nous sommes à Vienne, au mitan de l’année 1913, à la veille du plus terrible des cataclysmes. Fils d’une Autrichienne et d’un acteur anglais, Lysander, 27 ans, est lui aussi comédien. S’il a débarqué sur les rives du Danube, ce n’est pas pour faire du tourisme mais pour trouver un remède à ses problèmes sexuels: il souffre d’anorgasmie et il a rendez-vous avec un médecin de l’âme, le docteur Bensimon, un disciple de Freud qui pourra peut-être le réconcilier avec le plaisir. Le psychanalyste, on s’en doute assez vite, ne sera guère efficace mais une de ses patientes rencontrée dans la salle d’attente, la torride Hettie, saura soulager Lysander en l’entraînant dans son lit. Le voilà guéri, bien guéri. Et aussitôt plongé dans le pire des traquenards lorsque sa diabolique amante l’accusera de viol, un piège dont il s’échappera par miracle grâce à la complicité – intéressée? – de deux diplomates qui lui permettront de s’éclipser de Vienne, incognito.

C’est une sorte de fantôme qui regagnera alors l’Angleterre: pour la suite de ses aventures, Lysander ne cessera de changer de visage et d’identité – un thème qui obsède Boyd. D’abord, il y aura tous ces rôles qu’il devra endosser en jouant Shakespeare et Strindberg, un perpétuel travestissement sur les planches des théâtres britanniques. Puis, en pleine guerre, il se transformera en agent secret, sous un nom d’emprunt: Lysander Rief deviendra Abelard Schwimmer et débarquera à Genève, déambulant entre l’Hôtel Touring, le Beau Rivage et la brasserie des Bastions. «Installée dans sa plaine d’alluvions, la ville s’étendait devant ses yeux sous le soleil matinal – de grands immeubles, massifs et prospères, le long du lac, et sa cathédrale se dressant, solitaire, au-dessus du niveau des toits ocre et gris, ce qui lui rappela Vienne», écrit Boyd, dont le héros, désormais clandestin, devra apprendre à être un passager des ombres, un hôte de la nuit. Sa mission? Dénicher la taupe qui renseigne l’ennemi, à grand renfort de codes secrets et de messages sibyllins. Avec, au bout de l’odyssée helvète, trois balles dans la peau, sur un vapeur lancé vers les rives savoyardes. Lui seront-elles fatales?

On se croirait alors dans un polar de Ian Fleming ou de John Le Carré: après nous avoir entraînés dans les coulisses de la psychanalyse et des théâtres anglais, Boyd nous sert une bonne tranche d’espionnage. Et si ses descriptions de Genève sont un peu convenues, les multiples métamorphoses de Lysander, elles, sont réussies. Confronté aux tourmentes de la Première Guerre mondiale et à ses démons intimes, ce comédien ne cesse d’être embringué dans des aventures qui le dépassent. Et s’il s’avance masqué, c’est parce qu’il a perdu son propre code secret, face au mystère de ses origines et aux énigmes de l’existence. Du Boyd cousu main, un savoureux mélange de suspense, d’exotisme et de philosophie vagabonde.

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William Boyd

«L’Attente de l’aube»

«Disons que le monde est par essence neutre: plat, vide, privé de signification et d’importance. C’est nous, avec notre imagination, qui le rendons vivant»