L'ombre, l'ombre portée d'un corps, du corps même de l'artiste, dont la silhouette apparaît projetée sur la terre meuble, est un thème essentiel de l'œuvre de Rolf Iseli. Né en 1934 à Berne, celui-ci s'est acheté, dès 1960, une maison en Bourgogne, après un apprentissage de photolithographe et de lithographe. En Bourgogne, où il utilise la terre comme matériau de création, il travaille également la terre, y plantant de la vigne. L'ombre est emblématique de la nature de l'homme, figure double, sujette à disparaître aussi vite que le soleil s'éclipse.

Dans les travaux récents exposés à Genève, au côté de quelques pièces plus anciennes, Rolf Iseli exploite cette forme dédoublée, comme si l'esprit quittait le corps, mal contenu par des lignes volantes, des fils entrecroisés et mal liés. Grâce à l'usage répété de terre sableuse, de brins de paille et de griffures, qui introduisent le relief, par là l'espace ambiant, les compositions semblent autant de variations à partir d'un mouvement identique. Mouvement penché, corps qui paraît se retourner, chercher à s'en aller, visage absenté.

Le déroulé du siècle

L'ensemble est marqué par des tonalités grises, bleutées, brunes tout au plus, qui créent une ambiance fraîche, morne, dénuée de chaleur. Comme si l'artiste, moins passionnel que par le passé, cherchait à marquer, en vif sur la surface du papier, sa déréliction, un goût de cendre dans la bouche, résultat de l'observation d'un siècle qui n'aurait pas mieux fini qu'il s'était déroulé. Les paysages, larges panoramas, sont traversés de barbelés et hantés d'ombres, d'un liseré de lumière déclinante, autant de souvenirs qui finissent par se confondre avec l'horizon.

Cet horizon ainsi posé face au spectateur ne suit pas une ligne continue, mais une ligne démultipliée, brisée par endroits, il dessine une perspective assez floue. Tantôt on s'arrête à l'hostilité des barbelés noirs, tantôt le regard s'insinue entre les lignes, pour prolonger la beauté et le mystère de cette évocation de la nature.

Rolf Iseli. Œuvres récentes. Galerie Jan Krugier, Ditesheim & Cie (Grand-Rue 29-31, Genève, tél. 022/310 57 19). Lu-ve 14-18 h, sa 11-17 h. Jusqu'au 27 mai.