Etre tout à la fois Docteur Jekyll et Mister Hyde. Etre le loup mais aussi l’agneau, le diable mais aussi le bon Dieu. Etre capable de déambuler des deux côtés des miroirs en valsant avec les apparences, à force d’avoir lu et relu Lewis Carroll. C’est dans ce rôle que l’Ecossaise Kate Atkinson s’est illustrée outre-Manche depuis son premier roman, Dans les coulisses du musée, en 1995. La réalité, sous sa plume, n’est jamais tout à fait transparente, car elle adore les masques, les travestissements, les zones d’ombre et les simulacres, tout en inventant des personnages ambigus, tiraillés entre vérité et mensonge. Et de citer Winston Churchill, pour apporter de l’eau à son moulin: «En temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’elle devrait toujours être protégée par un rempart de mensonges.»

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C’est justement pendant la dernière guerre que se situaient les deux précédents romans de Kate Atkinson. Une vie après l’autre (Grasset, 2015), d’abord, où une rocambolesque Britannique devra vivre «plusieurs versions de son existence», changeant sans cesse de visage sous les orages d’acier de la Luftwaffe, en 1941, pendant le Blitz londonien. Puis il y eut L’homme est un dieu en ruine (Lattès, 2017), histoire d’un rescapé de la même guerre, tellement traumatisé par ce carnage qu’il n’acceptera jamais l’idée d’y avoir survécu, comme s’il n’était plus qu’un revenant, un fantôme en quête d’une identité perdue sur les champs de bataille.

«Experte en duplicité»

Même toile de fond, même ambiance de couvre-feu, même thématique dans le nouveau roman de Kate Atkinson, Transcription. L’héroïne, Juliette Armstrong, est «experte en duplicité». Et elle ne manque jamais d’humour quand il s’agit de philosopher: «La joie, lance-t-elle par exemple, est un but admirable dans la vie. Complètement hors de portée, bien entendu.» Fille d’un marin disparu en mer, amatrice de hockey, passionnée de musique et de peinture – Vermeer est son mentor –, ancienne vedette d’un petit club de théâtre, elle a été contrainte de tourner brutalement la page d’une adolescence paisible lorsque, «engloutie par le deuil», elle a vu sa mère s’éteindre à l’hôpital.

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Pour elle, tout va vraiment commencer en 1940, à l’âge de 20 ans. Alors qu’elle travaille aux archives londoniennes, un agent du MI5 – le Service de sûreté britannique – la repère et lui confie une mission tout à fait spéciale: devenir… une espionne. Son rôle? S’installer dans un bureau de Dolphin Square aux murs truffés de micros et transcrire les conversations de l’appartement mitoyen où se réunissent des sympathisants du Führer, des émissaires clandestins de la Gestapo et autres activistes de la cinquième colonne. La voici donc enchaînée à sa machine à écrire, écouteurs collés aux oreilles, tâchant tant bien que mal de capter ce qui se dit de l’autre côté du mur, malgré les multiples parasites – aboiements de chiens, mots inaudibles, éternuements intempestifs, pauses pipi, autant de scènes d’une irrésistible cocasserie.

Ombre parmi les ombres

Et comme Juliette s’avère particulièrement douée pour ce genre de besogne au service de sa patrie, elle sera chargée d’infiltrer sous un pseudonyme – nom de code Iris Carter Jenkins – un autre groupuscule de partisans nazis. Une opération à très hauts risques, d’autant qu’elle doit savoir jongler avec ses deux identités sans jamais être démasquée, ombre parmi les ombres. On peut compter sur le doigté de Kate Atkinson pour réussir cette nouvelle mise en scène de son héroïne, flanquée de deux personnages particulièrement énigmatiques. Perry, son chef, pour lequel «chaque être est un mystère». Juliette en est secrètement amoureuse et elle rêve d’en faire son Roméo mais, parce qu’elles rendent vulnérable, les affaires de cœur n’ont pas droit de cité dans un tel contexte. Et il y a aussi l’insaisissable Godfrey, un taiseux désabusé au visage de marbre, dont la jeune espionne finira par se demander s’il n’est pas une taupe, un faux frère au service des fascistes, «un agent de la Gestapo faisant semblant d’être un agent du MI5 faisant semblant d’être un agent de la Gestapo, de quoi donner le tournis».

Quant à Juliette, on la retrouvera une décennie plus tard, alors qu’elle travaille à la BBC. Aura-t-elle enfin droit à un peu de répit, dans l’Angleterre pacifiée des années 1950? Finies, les parties de cache-cache avec l’ennemi? Non, car son passé ressurgira brutalement – ainsi que les anciens fantômes de la guerre – le jour où elle recevra une lettre anonyme, avec ces quelques mots: «Vous allez payer pour ce que vous avez fait.» L’auteure de La souris bleue va-t-elle sacrifier une héroïne si attachante? Elle maintient le suspense jusqu’à la dernière ligne et c’est un régal de la suivre dans ce thriller psychologique où Graham Greene fraternise avec Pessoa, le poète-arlequin aux multiples hétéronymes.

Derrière la façade

Mais Transcription est également un document de première main sur la vie quotidienne à Londres au moment où les panzers allemands traversent les Ardennes en s’approchant des côtes britanniques. Quant à l’Histoire, Kate Atkinson la démonte pièce par pièce avant de la reconstruire «à l’aide de l’imagination», dit-elle. Reste cette question: si «tout n’est que façade» – comme le prétend l’un de ses personnages –, le romancier n’est-il pas chargé d’aller voir ce qui se trame derrière les apparences? Comme s’il était un espion, lui aussi, même lorsque se taisent les fracas des guerres.


Roman
Kate Atkinson
Transcription
Traduit de l’anglais par Sophie Aslanides
JC Lattès, 405 p.


Citation:

«La joie est un but admirable dans la vie. Complètement hors de portée, bien entendu»