Musique

«J’explore sans cesse le passage à l’âge adulte»

Réalisateur de clips et chanteur sombre et épique, Woodkid est le grand invité de La Bâtie. Interview avec un garçon qui court vite

Une poignée de morceaux a suffi pour l’arrimer au pays des grands. Woodkid a dit peu mais il est déjà loin. Son chemin? Ce sont surtout deux chansons et autant de vidéos qui ont fait vite le tour du globe: «Iron» en 2011 et «Run Boy Run» cette année. D’autres pépites se sont intercalées pour définir un personnage dont l’ascension fulgurante laisse derrière elle une part volumineuse de mystère. On sait très peu de Yoann Lemoine – son nom à la ville. De son passé lointain, il nous dévoile de maigres détails: une enfance en Pologne, un long passage par Lyon, un séjour à New York. L’artiste, lui, s’est imposé tout d’abord en réalisant des clips pour des noms que personne n’ignore: Katy Perry, Moby, Mystery Jets et Lana Del Rey. A 28 ans, Woodkid a voulu faire davantage. Il a franchi alors la porte des studios d’enregistrement pour dévoiler d’une voix sombre son univers personnel, qui est épique, parfois martial, souvent atmosphérique.

C’est d’entrée le coup d’éclat. Woodkid a enchaîné depuis les salles et les scènes des festivals de l’été. Il a fait une apparition retentissante aux côtés de Lana Del Rey il y a quelques mois au Montreux Jazz et il s’est dévoilé à Paris, au deuxième étage de la tour Eiffel, pour quelques happy few et pour d’autres, par milliers, qui suivent sur le Net le concert entre les poutres métalliques. Ce soir, il fait escale à La Bâtie, en tête d’affiche incontestée.

Le Temps: Il y a plus d’un an, votre nom quittait les génériques des vidéos que vous réalisiez pour s’affirmer comme celui d’un chanteur. Qu’est-ce qui vous a poussé à changer radicalement de cap?

Woodkid: Il n’y a pas eu de véritable déclic. Cela fait longtemps que je fais de la musique dans mon coin, que je compose en m’inspirant d’images qui surgissent dans ma tête. Les deux ­expressions sont étroitement liées quand je crée. En signant officiellement mes premiers morceaux, j’ai comblé un manque, une frustration. Disons qu’en réalisant des clips pour les autres, je devais m’astreindre aux contraintes des commandes. Aujourd’hui, en travaillant seul, je peux enfin contrôler tout le processus de création, qui débute dans les studios et qui s’achève avec les tournages des clips.

– On est néanmoins surpris par la rapidité de votre ascension, dans un domaine, la musique, où vous aviez tout à prouver.

– Je suis moi-même soufflé par la réception de mes premières chansons. En les terminant, j’ai cru que j’avais fait du bon travail: j’ai beaucoup expérimenté sur les maquettes et j’y ai mis aussi une bonne dose de sophistication. J’étais confiant et me disais que cela allait rencontrer une frange restreinte de public, réceptive à mon esthétique. Ce succès populaire m’a pris au dépourvu et m’a fait peur. J’ai pu mesurer combien les retombées psychologiques sont importantes quand on atteint un certain degré de popularité: on vous reconnaît dans la rue, on hurle votre nom quand vous êtes sur scène. C’est étrange et compliqué à vivre. Aujourd’hui, j’apprends à gérer la notoriété, avec son lot de belles et de mauvaises surprises. J’en ai beaucoup parlé avec Lana Del Rey. Nous nous sommes connus à Londres à un moment où nous n’étions personne et nous avons percé en même temps. Je crois que notre âge nous aide à dépasser la panique que peut générer le succès. Nous nous endurcissons progressivement. Mais j’ose à peine imaginer ce que ça doit être pour un jeune qui est catapulté dans le show-business et qui vend des millions d’albums…

– Lana Del Rey, venons-en a elle justement. Des nombreuses collaborations que vous avez connues, celle avec la chanteuse américaine semble être la plus intense et fructueuse. Pourquoi?

– Sans doute parce que derrière ses allures de diva d’un autre temps, elle incarne une modernité très originale. Elle porte en elle un drame qui me séduit, elle définit à travers sa musique et son allant une esthétique tragique à laquelle je suis très sensible.

– Vos clips, eux aussi, dévoilent des dramaturgies puissantes. Avez-vous dans ce domaine des maîtres qui vous inspirent particulièrement?

– Bien sûr. Il y a le néoréalisme italien mais s’il fallait évoquer un nom, je dirais que Murnau est celui qui me guide le plus. Puis il y a un autre univers, très geek, que je cultive aussi. Il est rattaché au monde des jeux vidéo, au domaine de l’heroic fantasy avec ses personnages en constante évolution. C’est une esthétique connotée, elle est bourrue et primaire, mais j’essaie d’y ajouter une forme d’intelligence. Ceci dit, ma signature et mon esthétique ne sont pas figées pour autant, je compte évoluer. Le danger de la redite guette toujours.

– Votre musique, elle, est un grand carrefour d’influences. On entend là une volonté de s’échapper d’une identité figée.

– Oui, c’est vrai. D’ailleurs, en discutant avec ceux qui me suivent, je constate que chacun y perçoit des références particulières, selon son âge et sa culture. Certains reconnaissent la part de classique et de musique contemporaine. Ils entendent l’influence de Wagner, les clins d’œil à Philip Glass et à Steve Reich. D’autres évoquent le hip-hop, la soul et le R’n’B.

– D’où vient votre nom de scène?

– Au départ, quand j’ai commencé à écrire, mon projet musical était très folk. Il me fallait quelque chose d’organique, de boisé. Mais j’avais aussi envie que le nom soit contemporain. A l’époque, il y avait la vague des fluokids, que j’ai suivie avec curiosité. Le nom tient donc du mélange, il télescope en quelque sorte mes attachements aux matériaux qu’offre la nature et aux phénomènes de société qui se projettent dans le futur. De manière plus générale, il y a là une idée récurrente, qui sera très présente aussi dans mon premier album (The Golden Age, annoncé pour le mois d’octobre, ndlr), celle d’un personnage, d’un enfant qui s’extrait d’un univers innocent et organique pour se confronter à la vie, à sa dureté. Le passage à la condition d’adulte est un thème que j’explore sans cesse.

Woodkid/Fauve, La Bâtie-Festival de Genève, Salle Pitoëff, Genève, ce soir à 21h (complet). Rens. www.batie.ch

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