Jhumpa Lahiri, habile funambule entre les cultures

Romancière originaire du Bengale, elle est née à Londres et vit aux Etats-Unis.Elle vient de publier «Longues Distances» et ne cesse de confirmer, de livre en livre, ses talents romanesques. Si V. S. Naipaul a une héritière en littérature, c’est elle

Genre: Roman
Qui ? Jhumpa Lahiri
Titre: Longues Distances
Trad. de l’anglais par Annick Le Goyat
Chez qui ? Robert Laffont, 460 p.

D’où êtes-vous, Jhumpa Lahiri? D’Inde? D’Amérique? D’Europe? «Je n’ai jamais su répondre à cette question, et ce n’est plus un problème pour moi», répond celle que les vents de la diaspora ont poussée vers le grand large, très loin des rizières du Bengale où s’enracine son arbre généalogique.

Née en 1967 à Londres dans une famille originaire de la région de Calcutta, Jhumpa Lahiri avait 3 ans lorsque ses parents s’installèrent aux Etats-Unis. Elle y fut une brillante étudiante et tourna sa boussole vers les arts de la Renaissance – sujet de sa thèse de doctorat – tandis que son père libraire l’abreuvait de bonne littérature. Elle sut prendre de la graine, anima un atelier d’écriture à Boston et déposa ensuite le fardeau de son métissage sur le divan d’un analyste qui l’aida à remiser la madeleine indienne au rayon des vieilles lunes.

La vénération de la mémoire familiale, le culte des racines et des origines, elle en parle certes dans ses livres mais elle se sent, elle, parfaitement assimilée à la culture occidentale. «C’est cette culture-là qui me nourrit», dit cette migratrice qui vit aujour­d’hui à Rome avec ses deux enfants et son mari, un journaliste gréco-guatémaltèque.

Retraite dans l’écriture

Quant à la littérature, elle est sans doute la seule vraie patrie de Jhumpa Lahiri: c’est à la fois un refuge, un observatoire et une belle façon de confronter, par-delà les océans, des civilisations qui passent pour antagonistes. «Après mes études, je me suis peu à peu retirée dans l’écriture. Et si je réfléchis dans mes livres aux problèmes de l’identité, c’est pour cesser de m’en inquiéter», poursuit Jhumpa Lahiri, qui compare son travail à l’art de «peler un fruit». Afin d’aller à l’essentiel et de plonger dans la chair vive de ses personnages, au plus profond de leurs secrets.

De cette spéléologie intime, elle a donné une illustration éclatante dès son premier recueil de nouvelles, L’Interprète des maladies, couronné en 2000 par le Prix Pulitzer, et aussitôt traduit au Mercure de France: des récits où se confessent des êtres à deux ­visages, écartelés entre la dure réalité de l’exil en Occident et la nostalgie d’un Orient enluminé d’exotisme, dont le souvenir se consume comme un bâton d’encens. Après ce livre si prometteur, Jhumpa Lahiri a taillé dans la même étoffe un roman traduit en 2006 chez Robert Laffont: Un Nom pour un autre, portrait d’un écolier bengali de Boston qui piétine rageusement ses racines afin de ressembler à un Yankee pure souche.

Vent d’est, vent d’ouest, la girouette des identités ébréchées a continué de tourner tout au long de Sur une terre étrangère (Robert Laffont, 2010), recueil de nouvelles qui mettent en scène des personnages appartenant à la seconde génération de migrants, comme Jhumpa Lahiri: si leurs parents se calfeutrent encore ­entre les bras de Mother India, ils refusent, eux, de se réfugier dans le passé et brûlent de s’intégrer, coûte que coûte.

Prose méticuleuse, art du travelling et de la reconstitution historique, Longues Distances renoue avec ces problématiques pour ­jeter un nouveau pont entre l’Inde et l’Amérique, cinq décennies durant. Premières scènes: un quartier modeste de Calcutta où, dix ans après la partition de 1947, grandissent les deux frères Mitra, dans une famille de la classe moyenne. L’aîné, Subhash, est un modèle de docilité alors que son cadet, Udayan, semble être né sous le signe de la rébellion. Ses profs, il aime les contredire, et la lecture des Damnés de la terre le poussera à prendre très tôt la défense des déshérités. A la fin de ses études – «surqualifié et chômeur» comme son frère –, il devra attendre quelques années avant de trouver un poste d’enseignant, alors qu’il commence à militer dans un groupuscule maoïste clandestin, le «parti naxalite» en lutte contre le pouvoir à la suite des révoltes paysannes du printemps 1967 dans le Darjeeling.

De cette période si troublée de l’histoire indienne, Jhumpa Lahiri brosse un tableau précieux, sans lâcher du regard les deux frères Mitra. Si Udayan a choisi le camp de la résistance, Subhash, lui, a préféré larguer les amarres et il a débarqué en Amérique, à Rhode Island, pour faire un doctorat de géologie dans un pays où il devra se réinventer. Jusqu’à ce qu’il apprenne la mort de son cadet, tué par la police juste après son mariage avec une étudiante en philosophie, Gauri, au début des années 1970.

Tempête émotionnelle

Le récit de Jhumpa Lahiri va alors basculer: à la tourmente politique succède une tempête émotionnelle dont Subhash sera la proie, par amour pour son frère assassiné. Il est revenu le pleurer à Calcutta, il a fait la connaissance de Gauri, il a appris qu’elle était enceinte et elle a accepté de partir avec lui aux Etats-Unis, afin qu’il s’occupe du futur enfant d’Udayan. La suite? Un adieu définitif à l’Inde, un retour à Rhode Island, un mariage arrangé avec Gauri, une cohabitation difficile, et la naissance d’une petite fille qui découvrira très tardivement que Subhash n’est pas son père…

Comment vivre une vie normale face à tant de malentendus? Comment assumer une relation si équivoque dans une Amérique où l’on fait sentir à ces Indiens qu’ils restent des étrangers, autre source de désarroi? Voilà les écueils contre lesquels devront lutter l’inconsolable Subhash et la trop vulnérable Gauri, «papillon de nuit égaré» qui finira par s’enfuir en Californie où elle enseignera la philosophie tout en recherchant sur Internet les traces de l’enfant qu’elle a abandonnée. C’est une histoire de plus en plus douloureuse que raconte Jhumpa Lahiri dans ces Longues Distances, une méditation sur le choc des cultures, sur l’exil, sur les affres de l’assimilation et les troubles de la filiation, avec des personnages en quête de leur «part manquante». Malmenés tout à la fois par les turbulences politiques et par la confusion des sentiments, ils traverseront le roman comme des ombres.

Des somnambules victimes d’un double piège que la romancière démonte avec un doigté remarquable, en digne héritière de Naipaul.

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Jhumpa Lahiri

«Longues Distances»

«Il était fier d’être venu en Amérique. D’apprendre le pays, comme il avait autrefois appris à se tenir debout, à marcher, à parler»