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Ma Jian : «L’écriture est une force intérieure»

Ma Jian a depuis longtemps choisi la satire pour dénoncer les mascarades du pouvoir autoritaire. Interdit de séjour en Chine, il écrit depuis l’Angleterre. «China Dream» a les atours d’une farce et la puissance des drames

Nous sommes en décembre, à Paris, dans les locaux de la maison Flammarion. Ma Jian parle en chinois. Flora Drew, son épouse, fait l’interprète. C’est elle aussi qui traduit ses livres et qui a beaucoup fait pour la reconnaissance de l’œuvre de son mari dans le monde anglophone à partir de 2006. Les lecteurs francophones ont découvert la plume âpre de Ma Jian dès 1993 avec La mendiante de Shigatze, son premier livre, celui qui lui vaudra d’être interdit de publication en Chine. Des nouvelles cinglantes, dures, qui exposent le Tibet tel qu’il l’a vécu au milieu des années 1980. Il achevait alors un périple de trois ans, sur les routes de Chine, en quête de sens et de liberté. Le «toit du monde» devait parachever ce voyage très intérieur. Ma Jian tombera de haut (lire ci-dessous). Dans le tourbillon de libéralisation économique des années Deng Xiaoping, Ma Jian et les artistes de sa génération se sont engouffrés dans la brèche. Quand elle s’est refermée, Ma Jian s’est replié à Hongkong. Mais en 1989, quand les étudiants envahissent la place Tiananmen, il les rejoint. En 1997, il plie bagage pour l’Europe.

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C’est depuis Londres qu’il écrit aujourd’hui. Beijing coma (2008) est le grand roman de Tiananmen et de la décennie qui a suivi. La route sombre (2014) est le fruit d’une année de reportage sur la politique de l’enfant unique dans les campagnes. China Dream a un pied dans les années de la Révolution culturelle et l’autre dans la Chine d’aujourd’hui. Ce tiraillement, entre passé et présent, est au cœur du livre. Cet écartèlement est ce qui va faire chavirer Ma Daode, le personnage principal, haut responsable sexagénaire, hanté par son passé de garde rouge. Au-delà de la réalité chinoise, c’est la question de comment vivre ou survivre quand on a cru à une idéologie et que l’on a commis des crimes en son nom qui parcourt China Dream.

Le Temps: Les souvenirs traumatiques de la Révolution culturelle hantent le personnage principal de «China Dream», le haut fonctionnaire Ma Daode. Pourquoi ce focus sur cette période en particulier?

Ma Jian: La Révolution culturelle est au cœur du cauchemar que vit la société chinoise dans son ensemble. Le président actuel, Xi Jinping, souhaite un retour à ce temps-là, en surface tout du moins. Cela s’accompagne d’une volonté d’uniformiser la pensée et de mettre à genoux ceux qui critiquent le régime. Un culte de la personnalité se met en place, comme un reflet au culte de Mao. Tout cela fait partie du fameux «Rêve chinois de renouveau national» que Xi Jinping a proclamé en 2012. Mais le paradoxe est que ce retour à la Révolution culturelle exclut les horreurs commises en ce temps-là. Ces exactions demeurent taboues. Le désespoir du personnage de Ma Daode naît de ce paradoxe.

Dans sa jeunesse, Ma Daode a été lui-même un garde rouge…

Je voulais que Ma Daode soit de la même génération que Xi Jinping. Ils ont tous les deux grandi pendant la Révolution culturelle. Cinquante ans plus tard, Ma Daode est en charge de la promotion de ce fameux «Rêve chinois». A ce titre, il doit reprendre les accents de la Révolution culturelle et la rejouer, en quelque sorte. En faisant cela, ses propres souvenirs remontent. Il doit faire face aux questions qui surgissent en lui: est-ce que j’ai eu raison d’adorer Mao? Ai-je eu raison de trahir mes parents? Avons-nous bien fait d’assassiner tant et tant de gens? Le double mouvement d’enterrer l’histoire et de reproduire les erreurs du passé ne peut mener qu’au désastre. Ma Daode se désintègre, littéralement.

Comment avez-vous conçu le personnage de Ma Daode?

Chaque semaine, je lis dans les journaux chinois que le maire de telle ville ou le responsable de telle province s’est suicidé en se jetant du toit d’un immeuble. Les autorités annoncent chaque fois que ces personnes souffraient de dépression. J’ai voulu entrer dans la tête de ces gens pour comprendre ce qui les mène à un tel désespoir. J’en ai déduit qu’il doit s’agir d’une sorte de schizophrénie métaphorique. Ces officiels sont forcés de mener une double vie, de se couper en deux, entre les traumas du passé et le présent. En devant construire ce «Rêve» d’un futur heureux pour la Chine, ils sont rattrapés par les crimes qu’ils ont eux-mêmes commis dans le passé. Je comprends ces gens.

Comment êtes-vous venu à l’écriture?

Quand j’étais adolescent, à Tsingtao, pendant la Révolution culturelle, j’ai vu passer un vieil homme qui ramassait les poubelles. Il tirait un grand chariot. Au sommet de la pile de détritus se trouvait un livre magnifique que j’ai retiré du tas. Le vieil homme s’est fâché très fort contre moi en disant que ce livre était un symbole capitaliste, qu’il était confisqué et qu’il allait être brûlé. J’ai vite feuilleté le livre: c’était une belle édition illustrée d’Un héros de notre temps de Lermontov.

J’ai essayé d’argumenter avec le vieil homme et il m’a permis d’arracher les illustrations. Le dessin comptait déjà beaucoup pour moi à l’époque pour exprimer mes émotions. Mais en voyant que je pouvais prendre les illustrations mais pas les mots, j’ai voulu écrire moi-même le texte qui allait avec les images. Je comprenais d’un coup que les mots avaient plus de pouvoir que l’image. Entouré par toute cette violence, cette inhumanité, ce livre a été pour moi un symbole de la beauté qui peut transcender la souffrance.

Vous avez pourtant d’abord été peintre, n’est-ce pas?

Oui, à Beijing, j’ai commencé par peindre. Puis je suis devenu photojournaliste. Je continuais à peindre pendant mon temps libre. J’exposais dans mon tout petit logement en recouvrant les murs et le plafond de toiles.

C’est ce que vous racontez au début de votre récit de voyage «Chemins de poussière rouge»? Votre appartement est devenu un point de ralliement pour les artistes dissidents au début des années 1980…

Oui. Mes peintures ont commencé à indisposer la police jusqu’au jour où j’ai été arrêté, en 1983, pendant la campagne de lutte contre la «pollution anti-spirituelle». A ma sortie de détention, j’ai retrouvé mes toiles arrachées des murs et rassemblées en tas. J’ai réalisé combien la peinture est fragile. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais peint. J’ai pris un stylo et j’ai décidé de devenir écrivain.

L’écriture vous semblait plus forte?

L’écriture est une force intérieure que vous pouvez garder en vous. Personne ne peut vous l’arracher.

Mais est-ce que l’écrit n’est justement pas encore plus visé par la censure, pour cette raison même? Avec votre premier livre, «La mendiante de Shigatze», des nouvelles qui se passent au Tibet, vous saviez que vous alliez être sous le coup d’une interdiction, non?

Absolument pas. A mon retour de détention, j’ai quitté mon travail de journaliste et je suis parti sur les routes à travers toute la Chine, pendant trois ans. J’ai écrit ce premier livre à mon retour. J’avais 30 ans.

Que cherchiez-vous sur les routes?

Je traversais une crise. A Beijing, je me sentais emmuré. J’étais contrôlé sur mon lieu de travail, par mes patrons, par la police. Même de soi-disant amis dénonçaient ma peinture parce qu’elle était trop «sombre». Que faire? Je sentais vaguement que je devais quitter Beijing et que plus je m’éloignerais de la ville, plus je me sentirais libre. Mais après trois ans de voyage, j’ai compris que même dans les endroits les plus reculés, même dans le désert, il n’y avait pas une seule personne, pas un seul grain de poussière qui n’était pas surveillé par le parti.

Terminer ce voyage par le Tibet, ce n’est pas anodin. C’était une destination à la mode, voire convenue, pour des artistes et des écrivains chinois, dans les années 1980-1990. Que représentait le Tibet pour vous à ce moment-là?

J’étais bouddhiste et j’espérais trouver au Tibet un peu de sens à la vie. Je m’y rendais dans un esprit de pèlerinage. Mais ce que j’ai trouvé là-bas m’a plongé encore plus profondément dans le désarroi. Je n’y ai vu que des temples démolis ou alors occupés par des officiels du parti. J’étais à la recherche de liberté intérieure et je comprenais qu’il n’existait plus aucun refuge où se sentir libre en Chine.

Je suis rentré à Beijing et j’ai commencé à écrire La mendiante de Shigatze. En chinois, le titre est: Tire la langue! Les Tibétains tirent la langue pour se saluer, mais ce titre exprimait aussi pour moi l’idée d’être complètement exsangue, perdu. C’est aussi ce que l’on fait chez le médecin pour découvrir ce qui ne va pas. J’ai voulu ce livre comme un récit très personnel de quête spirituelle. Je n’imaginais pas qu’il susciterait une telle campagne d’interdiction et qu’il bouleverserait à ce point ma vie. Depuis ce moment, je suis considéré comme mort en Chine.

Comment écrit-on en exil?

Etre banni de son pays, ce qui est mon cas depuis six ans, c’est évidemment difficile à vivre, mais cette distance me permet aussi de mieux voir la Chine, comme si je la regardais à travers une focale plus large. Vous ne perdez jamais l’affection que vous ressentez pour votre terre et les gens qui y vivent. Cette affection devient même encore plus importante lorsque vous êtes loin.

Et la langue chinoise, qui bouge si vite? Comment faites-vous pour rester intime avec elle?

Chaque jour de nouveaux mots, de nouvelles expressions surgissent. Pour «vieux messieurs graisseux» par exemple ou pour «maîtresse». Mais où que je me trouve, mon téléphone portable me permet de ne jamais quitter la Chine. Ici, pendant que je me trouve à Paris, je peux téléphoner à mon frère et lui montrer les vues de la ville, tandis que lui, en Chine, me montre les raviolis qu’il est en train de préparer. Même en exil, je vis toujours en Chine, d’une certaine façon. Internet peut servir à réprimer, mais il est aussi un outil puissant de liberté.


DATES

1953 Naissance le 18 août de Ma Jian à Qingdao en Chine.

1966-1976 Révolution culturelle.

1979 A Beijing, Ma Jian est photojournaliste et peintre.

1983 Arrêté pour ses peintures «trop sombres». Puis voyage trois ans en Chine.

1987 «La mendiante de Shigatze» (trad. française 1993). S’installe à Hongkong.

1989 Rentre à Beijing pour les manifestations de Tiananmen.

1999 «Chemins de poussière rouge»

2008 «Beijing coma»

2012 «La route sombre»

2018 «China Dream»


Roman
Ma Jian
China Dream
Traduction de l’anglais (dans la version de Flora Drew) par Laurent Barucq
Flammarion, 208 p.

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