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Jim Harrison, l’ultime grande évasion

Les «Dernières nouvelles» rassemblent des récits inattendus de l’écrivain américain, disparu en 2016, la plume à la main. Où l’on retrouve son goût immodéré pour cette terre indomptable du Grand Ouest, qui ne fait qu’une bouchée des héros de pacotille

Lorsque Jim Harrison a tiré sa révérence, un glas bien triste a sonné pour les amoureux des jouvences d’ici-bas, qu’il célébrait avec une gourmandise contagieuse. Farouchement indépendant, «Big Jim» avait avalé la vie à grandes gorgées. Il avait su rester un outlaw de l’écriture, un adorable sybarite, le dernier braconnier du Grand Ouest américain, cette terre aux horizons infinis dont il avait réinventé la légende.

Surprise, il nous fait un signe posthume avec ces Dernières nouvelles, ultimes vagabondages au cœur même de ses obsessions, la chasse, la pêche, l’alcool, les femmes, l’art de danser avec les loups, les odyssées lointaines en compagnie des grizzlis et des coyotes, avec la promesse de déboucher quelques bouteilles de Bandol au retour avant de jeter sur le gril de plantureuses côtes de bœuf assaisonnées de piment rouge.

Une amoureuse de la terre et de la littérature

Ce recueil émouvant réunit trois novelas, des récits à mi-chemin du roman et de la short story. Le premier, «Les Œufs», est la confession de Catherine, hantée par un unique désir, de plus en plus tyrannique: avoir un enfant tout en restant célibataire, elle qui vit en ermite dans sa ferme du Montana, avec ses poules. Et avec, au fond du cœur, le souvenir de ce garçon handicapé, Tim, un invalide de guerre rencontré jadis du côté des Cornouailles britanniques au moment où le Blitz s’abattit sur Londres.

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C’est un beau portrait de femme que brosse l’auteur de Dalva, celui d’une amoureuse de la terre mais aussi de la littérature, capable tout à la fois de soigner ses bêtes, de sauver de la noyade un jeune veau prisonnier d’un tourbillon et d’écrire sur Kierkegaard ou Lorca. Sa philosophie? La même que celle de Jim Harrison: «Il faut avoir l’âme en paix, la seule chose qui compte dans la vie.»

L’inoubliable Chien Brun

La seconde histoire remet en selle l’inoubliable Chien Brun, personnage fétiche que l’on rencontre tout au long de l’œuvre de Jim Harrison depuis La Femme aux lucioles. Fabulateur, frondeur, sorte de «Lord Byron des femmes de petite vertu», cet incorrigible anar – qui fait croire qu’il a du sang indien dans les veines – s’ingénie à rouler dans la farine les shérifs et les juges du Michigan, une contrée dont il connaît les moindres ruisseaux. Pas de toit, pas de numéro de sécurité sociale, «né pour ne pas coopérer avec le monde», Chien Brun ne possède qu’une vieille peau d’ours. Et assez d’humanité pour attendrir les lecteurs.

«Il faut avoir l’âme en paix, la seule chose qui compte dans la vie»

Quand commence son ultime aventure, il vient de ressortir de sa niche après avoir accepté un job d’éleveur de chiens. Il y aura donc des chenils à construire mais sa grande hantise est de reconquérir le cœur de son ex-compagne, Gretchen. Sauf que ladite Gretchen est lesbienne, et lui préfère désormais Cheryl… De quoi lui donner envie de larguer de nouveau les amarres, en direction de la Virginie.

«Chaque année, il choisissait toujours deux torrents et une rivière où camper pour pêcher la truite près des cerisiers en fleurs. Leur parfum était pour lui un merveilleux narcotique. S’y mêlaient aussi les senteurs du cornouiller et du prunier», écrit Jim Harrison, alter ego des rebelles de la trempe de Chien Brun.

Un affreux gourou californien

Le dernier récit, «L’Affaire des Bouddhas hurleurs», met en scène un autre personnage récurrent chez Jim Harrison, l’inspecteur Sunderson, plus paillard et lubrique que jamais au moment de franchir le cap des 70 ans. Vieux loup solitaire en vadrouille dans le Michigan, «nettoyeur des saletés de la société», cet ex-policier partage avec Chien Brun la même irrévérence, le même dégoût de la sottise.

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Mais Sunderson a beau être à la retraite, il va devoir reprendre du service pour traquer un affreux gourou californien qui se fait appeler Foudre Céleste. Et qui a embrigadé dans sa secte «une tripotée de mecs paumés» qu’il fait hurler comme des macaques pendant les séances de méditation. Ce foutraque a aussi séquestré la jeune Margaret, chargée de lui servir des petits-déjeuners tibétains assortis de gâteries nettement moins contemplatives.

Rater des années de pêche à la truite

«Vêtu de sa robe noire, il dégageait une aura de vénération miteuse à laquelle venait s’ajouter un air je-m’en-foutiste, une allure typique de ces orientalistes bidon pour qui l’univers est un simple terrain de jeux spirituels», raconte Sunderson, bientôt rattrapé par une affaire de mœurs qui pourrait lui coûter la prison. Humiliation suprême pour cet ancien policier, condamné de surcroît à rater plusieurs années de pêche à la truite.

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Les mots de la fin? Ils ressemblent à un adieu, dans un Michigan engourdi par les neiges où résonne un brutal coup de carabine. Comme une prémonition, sous la plume de celui qui allait s’écrouler en écrivant, fauché par une crise cardiaque à 78 ans, en mars 2016.


Dernières nouvelles,
de Jim Harrison.
Trad de l’américain par Brice Matthieussent
Flammarion, 300 p.

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