Jim Harrison fait l’éloge de la nage en rivière et dénonce les cuistres

Dans deux récits remplis d’oiseaux et d’aubes lumineuses,l’écrivain du Montana malmène ses personnages sous les cieux du Grand Ouest pour mieux leur dire sa tendresse

Genre: Nouvelles
Qui ? Jim Harrison
Titre: Nageur de rivière
Trad. de l’américain par Brice Matthieussent
Chez qui ? Flammarion, 260 p.

Pour avoir croqué la vie à pleines dents et avoir passablement abusé de ses appas, Jim Harrison a l’air aujourd’hui d’un chien battu, avec sa dégaine titubante et sa trogne de vieux pochard rongé par les verres – Gigondas et Bandol, de préférence. Mais l’ermite du Montana tient rudement le coup et, à 77 ans, il continue de festoyer à la seule table dont on ne sort jamais rassasié – celle de la littérature.

La preuve, les deux récits réunis dans Nageur de rivière, où Big Jim se renouvelle une fois de plus, sans abandonner ses légendaires obsessions: célébration des paysages sauvages du Grand Ouest américain, détestation des géhennes urbaines qui gangrènent les espaces naturels, goût pour les nourritures charnelles, quête d’un hédonisme rédempteur afin de colmater les brèches de l’existence, toujours nombreuses sous la plume de celui qui peint d’une même encre les débâcles intimes et les déchaînements des éléments.

«Au Pays du sans-pareil», le premier récit du diptyque, s’ouvre dans le silence du Michigan, où vient d’atterrir Clive. A l’approche de la soixantaine, cet intellectuel désabusé commence par faire le bilan de sa vie, en constatant qu’elle «part à vau-l’eau». Sa femme l’a quitté, il s’est brouillé avec sa fille, son âge le contraint à revoir ses idéaux à la baisse et, si «aucune force ne l’entraîne vers l’avenir», c’est aussi parce qu’il a dû renoncer à sa grande passion – la peinture – avant de se résigner à enseigner l’histoire de l’art, à ses risques et périls: lors de sa dernière conférence à Manhattan, une jeune furie lui a jeté à la figure un pot de peinture en le traitant très élégamment d’«enculé sexiste». Si Clive débarque dans le Michigan, la terre de sa jeunesse, c’est pour rejoindre la ferme familiale où vit sa mère, une vieille originale mal adaptée à la modernité mais capable d’identifier deux cents espèces d’oiseaux, grâce à leur chant. Auprès d’elle, Clive espère pouvoir faire un break, oublier l’agitation new-yorkaise en écoutant les fauvettes et les loriots dans des paysages magiques qui, comme la madeleine proustienne, vont lui remémorer ses jeunes années. A l’époque, il en pinçait pour une petite sauvageonne, la caustique et impudique Laurette, qui n’avait de cesse de se moquer de ses premiers tableaux tout en l’aguichant méchamment, en tenue d’Eve, sur la banquette de la Plymouth paternelle. Lorsqu’il la retrouve, flanquée d’une compagne lesbienne et relookée par quelques séances de chirurgie esthétique, il constate que le sentiment amoureux est une flamme qui peut se rallumer à tout instant, même après quatre décennies de séparation. Soudain saisi par «l’énergie féroce des souvenirs», Clive parviendra à réapprivoiser son amour d’antan et, autre miracle, à renouer avec la peinture: face à ses toiles, qu’il croyait avoir abandonnées à tout jamais, il retrouvera le feu sacré, surtout lorsque Laurette acceptera de poser pour lui, tout aussi découverte que dans la Plymouth…

Chez Jim Harrison, il arrive souvent que les âmes perdues se délivrent de leurs fardeaux en se réconciliant avec leur passé dans l’écrin d’une nature édénique, et c’est cette aventure qu’aura vécue Clive à l’occasion de son pèlerinage dans le Michigan. Au passage, fidèle à lui-même, l’auteur de Dalva en profite pour faire l’éloge de la mortadelle et des tables bien garnies, de la poétique de Gaston Bachelard et des romans de Knut Hamsun, tout en entonnant son refrain favori: la dénonciation des cuistres et des imposteurs qui encombrent le petit cénacle très frelaté de la peinture contemporaine. Avec ce commentaire: «Le pourcentage de saloperies dans l’art d’aujourd’hui est le même que dans les supermarchés.»

Le second récit, «Nageur de rivière», ressemble également à une quête intime. Nous sommes à quelques encablures du lac Michigan, au pays des Indiens Chippewas, dans une ferme bâtie sur une petite île au milieu d’une rivière. C’est là que vit le jeune Thad, en s’éveillant aux charmes de ses belles voisines. Ceux de la provocante Laurie, en particulier, dont les bikinis l’émoustillent méchamment. Mais ce garçon hyperactif, qui n’a pas son pareil pour observer les migrations des oiseaux, a aussi une autre passion: la nage, qu’il pratique depuis sa petite enfance comme un rituel purificateur, une sorte d’exercice spirituel qui lui permet de se délivrer des pesanteurs d’une société étouffante. «C’est la plus grande impression de liberté que je connaisse. Le courant guide notre peau et, alors, nous sommes tout proches des oiseaux», dit Thad qui, à la suite d’une rixe avec le père de Laurie, est contraint de s’enfuir de sa région natale. Il fait alors le plus audacieux des paris: traverser le lac Michigan à la nage, pour rallier Chicago…

Pour lui, ce sera le début d’une longue cavale qui, après l’avoir expédié entre les bras d’une fille de nantis, le poussera jusqu’en France, où les eaux de la Loire lui serviront de nouvelle jouvence. Avant cet accident qui lui brisera les ailes, en attendant que Jim Harrison entrouvre la porte de l’espoir, parce qu’il ne se résigne jamais à l’inéluctable: ce redresseur de destins reste un compagnon précieux, assez généreux pour offrir à ses personnages une part de rédemption, lorsque «les vols de faucons pèlerins, au petit matin, enluminent le ciel de l’Amérique».

Parallèlement à la publication de Nageur de rivière, Christian Bourgois réédite en un volume trois textes majeurs de Jim Harrison: En Marge, La Route du retour et De Marquette à Vera Cruz. A signaler également la sortie en poche (J’ai lu) de deux romans plus récents, Grand Maître, et Une Odyssée américaine.

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