Lorsque Jim Harrison a fini par déclarer forfait, fauché par une crise cardiaque en mars dernier, l’abbaye de Thélème a mis son drapeau en berne, pleurant celui qui avait si bien exalté les jouvences d’ici-bas. Farouchement indépendant, fuyant les académies et les mondanités, «Big Jim» avait su rester un sauvage, un réfractaire, le dernier braconnier de cette Amérique des lointains dont il avait réveillé la légende. Quelques mois avant de mourir – à 79 ans –, l’auteur de Dalva a eu le temps de mettre un point final à un récit savoureux, des Mémoires où il se met en scène à la troisième personne du singulier: Le Vieux Saltimbanque, à la fois un testament littéraire et un autoportrait de l’artiste en éternel jouisseur.

Dive bouteille

On démarre donc par un hymne à la Dive Bouteille chère à Rabelais – en l’occurrence, un flacon de Bordeaux – et on tombe ensuite sur cet aveu: ses livres «les plus forts», Harrison dit les avoir écrits dans les périodes où il cédait sans modération «à toutes ses envies culinaires». Explication: «On ne peut pas essayer d’écrire sur la sexualité, le destin, la mort, le temps et le cosmos quand on rêve en permanence d’un énorme plat de spaghettis aux boulettes de viande.» Et quelques pages plus loin, Harrison aborde un autre aspect de sa tapageuse personnalité: à l’époque où il enseignait à l’université – il ne s’y fit pas de vieux os –, sa braguette était si magique que certaines de ses étudiantes y succombèrent, même quand son épouse légitime les traquait à travers bois, un fusil à la main.

Rivière à truites

Passé ces mises en bouche, Harrison revient – à bâtons rompus – sur les épisodes les plus marquants de sa vie, sept décennies consacrées à la même quête panthéiste avec, pour seul évangile, un adage que lui avait légué son père bûcheron: «Dieu est une rivière à truites.» Et pourtant l’existence de cet enfant du Michigan ne fut pas toujours une pêche miraculeuse. D’abord, il y a cette fillette qui lui enfonce dans l’œil gauche un tesson de bouteille, le laissant borgne à l’âge de sept ans. Une quinzaine d’années plus tard, son père et sa sœur sont tués dans un accident de voiture, un drame qui l’abat et éveille en lui des pulsions suicidaires. Cette «boule de rage», il la gardera en permanence au fond de lui et il explique qu’il est devenu écrivain pour la conjurer. D’abord sous le signe de la poésie – découverte décisive, celle de John Keats, à 14 ans – puis sous le signe du roman, qui fit de lui «un esclave du langage».

La dèche

Des romans, il en a publié une bonne vingtaine, longtemps boudés dans sa patrie, contrairement à la France où leur vente lui a sauvé la mise. Mais avant d’être célèbre de ce côté-ci de l’Atlantique, Harrison a traversé un long purgatoire aux Etats-Unis. 
La dèche, il connaît et c’est pour des raisons purement alimentaires qu’il a accepté de signer des scénarios pour la Warner Bros, dans les années 1960. Il se sentit alors dépossédé de lui-même, humilié par cette tâche de tabellion où il faillit perdre son âme. «Un coup de téléphone matinal de Hollywood pouvait gâcher toute une journée de travail», se souvient le vieux saltimbanque, qui se mit alors à boire «comme un trou», et grossit de trente kilos, mais gagna assez pour s’acheter la maison de ses rêves, un chalet isolé dans la péninsule nord du Michigan. Auprès de ses chiens de chasse – Sand, Tess et Rose –, il put renouer avec la vie sauvage, marchant à travers bois des jours entiers sans jamais rencontrer âme qui vive, sa carabine en bandoulière.

Il était ce qu’on appelait «un poète couronné de prix», du moins selon ce que son éditeur faisait imprimer sur la jaquette de ses livres, alors qu’il n’avait jamais entendu parler d’aucun de ces prix avant de les recevoir.

Sexe, cochons et paysages

C’est un Harrison pur jus qui se confesse dans ce bréviaire hédoniste où il a ramassé toutes ses obsessions. Le sexe, bien sûr, «le plus puissant despote régnant sur nos vies». Le monde animal – à commencer par la gent porcine, qui semble plus rédemptrice que l’espèce humaine. Les paysages édéniques de l’Ouest américain, théâtre d’une communion tellurique sans pareille. La France, terre bénie de ses beuveries et de ses errances fantasques, entre deux vignobles. Ce qui n’empêche pas l’incorrigible sybarite d’être un romancier lucide, constamment tourmenté, qui cite par deux fois ces mots extraits de son journal intime: «Nous vivons tous dans le couloir de la mort, occupant les cellules de notre propre conception.» Et d’ajouter: «Je me sens absolument vulnérable et je reconnais qu’il s’agit là du meilleur état d’esprit pour un écrivain.»

Egarement

Cet ultime ouvrage du cher Jim se termine par un épilogue intitulé «Passacaille pour rester perdu». Il y fait un bel éloge de l’égarement, avec ce commentaire: «Se sentir débordant de confiance et d’arrogance n’aboutit à rien de bon. Tout va beaucoup mieux quand on est perdu dans son travail. On ignore où l’on est et le seul point de vue possible, c’est d’aller au-delà de soi.» Au-delà. Vers ce Grand Ailleurs que Jim Harrison n’aura cessé d’explorer, à la belle étoile, pour réenchanter une époque qui n’a pas fini d’avoir besoin de lui.


Jim Harrison, Le Vieux Saltimbanque, traduit de l’américain par Brice Matthieussent, Flammarion, 155 p.