Le Temps: Paterson se déroule à Paterson, et Adam Driver, qui tient le rôle de Paterson, est conducteur de bus («bus driver»)…

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Jim Jarmusch: Adam Driver, ce n’était pas intentionnel… Oui, j’aime les répétitions et les variations. Dans la nature, je suis obsédé par les fractales, les schémas qui se répètent, les formes qu’on retrouve dans le cosmos et dans nos molécules. Et aussi dans l’expression humaine, les variations de Bach ou de Warhol.

– Ce sont ces formes qui ont déterminé le film?

– L’idée était de faire un film sans drame, sans action, un antidote à tous ces films de violence dans lesquels tout le monde est en conflit. Dans Paterson, les moments les plus dramatiques sont la panne de bus et le gars dans le bar qui brandit un pistolet à bouchon…

– Les films d’action passent-ils à côté de l’essentiel?

– Certains sont intéressants; j’ai eu du plaisir à Mad Max: Fury Road. Mais il doit y avoir de l’espace pour d’autres films, plus calmes. Comme Paterson qui observe les détails et les rapporte dans ses poèmes, j’aime observer les petites choses. Je le fais depuis l’enfance. Dans le patio de notre maison d’Akron, Ohio, j’observais beaucoup les fourmis, mais aussi les oiseaux, les feuilles des arbres. Tout m’intéressait.

– Vous mentionnez Mad Max, mais vous n’avez jamais vu un Star Wars

– Je refuse de voir aucun film de la franchise Star Wars parce que j’ai le sentiment que cette culture m’a été imposée. Je sais qui sont Darth Vader et R2-D2. Sans l’avoir choisi, je connais l’histoire et tous les personnages. Alors, en tant que vieux punk je dis: «Je ne veux pas votre Star Wars». C’est une résistance de morveux irrationnel, mais je suis très têtu. De la même façon, je n’ai jamais vu Autant en emporte le vent et ne le verrai jamais: je connais tout, l’histoire, les dialogues, les images. Alors à quoi bon?

– C’est quoi, un «punk vieillissant»?

– Je ne sais pas. Je reste le même, mais je suis plus vieux. Il y avait une composante rebelle dans les jours punks. Nous disions «On ne fait pas confiance à toute autorité qui nous dit comment agir». J’ai gardé quelque chose de ce sentiment. Je ne fais pas confiance au mainstream et aux autorités.

– Comment avez-vous choisi les deux comédiens pour jouer Paterson et Laura?

– C’est le premier film que j’écris sans savoir qui tiendra les rôles principaux. J’ai vu Adam Driver dans Frances Ha, Inside Llewyn Davis, un ou deux épisodes partiels de Girls, lu quelques interviews. J’ai voulu le rencontrer car je sentais qu’il pouvait être mon homme. Pour Laura, j’ai rencontré un tas de magnifiques actrices américaines, mais cela me semblait trop évident. On m’a rappelé que j’étais tombé amoureux de l’actrice de Demi-Lune, de Bahman Ghobadi. Je me suis dit: et si c’était elle? Golshifteh Farahani est charmante, chaleureuse, magnifique, énergique, vibrante, radieuse, incroyable… Pourquoi ne serait-elle pas iranienne? Cela me plaît, parce qu’une allusion est faite au passé militaire de Paterson. Avec toutes ces guerres, avec Trump qui beugle «Tuons tous les musulmans», j’aime l’idée d’un soldat amoureux d’une femme du Moyen-Orient…

– Ce couple reflète-t-il la diversité culturelle des banlieues?

– Paterson est une ville incroyablement diversifiée. Irlandais, Italiens, une grande population Africaine-Américaine, des Mexicains, des Latino-Américains… Et la plus large population venue du Moyen-Orient aux Etats-Unis, derrière Dearborn, Michigan. Dans ma ville natale, la ségrégation était terrible. Au lycée, il y avait mille élèves. Tous Blancs, dont un seul juif… J’ai passé ma vie à fuir ça. Je vis à New York où l’on parle toutes les langues.

– Vos films sont comme un sanctuaire pour l’art et la science…

– Je ne sais pas tout, mais pas mal de choses sur beaucoup de sujets, parce que le monde me semble trop fascinant. J’étudie l’ornithologie, je suis un mycologue amateur, j’écoute toutes sortes de musiques, je lis des livres venus du monde entier. Je ne m’en rassasie jamais. Certains peuvent me qualifier de dilettante prétentieux; je leur réponds «O.K. c’est ce que je suis. C’est mon boulot».

– Laura peint partout des motifs en noir et blanc. C’est un hommage au cinéma noir et blanc?

– Je l’ignore. Mais vous avez le droit de le dire.

– Comment vous situez-vous par rapport à la révolution technologique?

– C’est un mal nécessaire avec lequel nous devons composer. Mon côté crypto bouddhiste, ainsi que mon âge, m’ont enseigné qu’il faut accepter les choses qu’on ne peut changer. David Lynch ne décolère pas contre ceux qui regardent des films sur leur portable, et je suis complètement d’accord avec lui. Mais à quoi bon? On ne peut pas changer cet état de fait. Quand ils voient mes livres, mes disques, des enfants me disent «Hey Jim! Tu peux avoir tout ça sur ton iPad». Ils ont raison, mais j’y suis attaché. Paterson est le deuxième film que je tourne en numérique. Que vous écriviez avec un stylo ou sur une tablette, les mots sont les mêmes…

– Le troisième personnage de votre film, c’est Marvin le bouledogue…

– En fait, il s’appelle Nellie et c’est une femelle. Elle tient un rôle transgenre. Malheureusement elle est décédée quelques mois après le tournage, d’un cancer. C’était une petite créature très joyeuse, très amusante. Je l’aimais car elle avait une tête moche avec des yeux humains. Le Festival de Cannes attribue une Palme Dog. J’espère qu’elle l’aura – encore que je ne suis pas sûr de connaître la signification de ce prix… Notre film a gagné la Palme Dog, ha! ha! ha! (Quelques jours plus tard, feue Nellie a effectivement remporté la suprême récompense canine cannoise. Le film n’a rien eu d’autre, ndlr).