Cinéma

Jim Jarmusch retourne la terre des cimetières dans «The Dead Don’t Die»

Quelque chose de pourri flotte dans l’air et les morts reviennent. Pince-sans-rire et nonchalant, le treizième long métrage de Jim Jarmusch fait l’ouverture du Festival de Cannes – à défaut de soulever l’enthousiasme

L’affaire commence en territoire balisé, au plus pépère de l’americana. Un poulet a été volé. Les officiers de police Robertson (Bill Murray) et Peterson (Adam Driver), magnifique duo de ploucs pantouflards, mènent l’enquête là où toute enquête commence à Centerville: au fond des bois où se tapit Bob l’ermite (Tom Waits derrière une barbe foisonnante). Semonces, insultes et même un coup de pétoire sont échangés. Puis les policiers repartent pour la routine du café et des donuts.

Il y a toutefois quelque chose de pourri dans le petit patelin au milieu de nulle part. La lune fait des heures sup, l’heure d’été s’éternise, les montres et les radios s’arrêtent, les bestioles divaguent. L’inquiétude du monde scientifique croît: la fraction pétrolière aux pôles a déséquilibré l’axe de la Terre. «Ça va mal se finir», prophétise Peterson. Il a raison. Les morts sortent du tombeau. Le premier d’entre eux, c’est Iggy Pop qu’un maquillage très léger suffit à rendre crédible en zombie.

Gorgonzola moisi

Parfois, Jim Jarmusch fait le zouave dans le film de genre. Il a injecté la métaphysique au western avec Dead Man qui ressemble au Mécano de la Générale filmé par Tarkovski et introduit le hip-hop dans le film de sabre avec Ghost Dog, avant d’élever le vampirisme à la dignité du dandysme rock’n’roll dans Only Lovers Left Alive. Désignés comme des modèles de raffinement culturel, les hématophages de ce drame ténébreux qualifient les humains de «zombies». C’est au lumpen des créatures de la nuit que Jarmusch consacre aujourd’hui The Dead Don’t Die.

Puisque rien n’est plus prévisible qu’un zombie, dont la seule activité est de déambuler hagard en quête de viande humaine fraîche, et rien plus codifié qu’un film de zombies, le cinéaste new-yorkais ne peut pas faire de miracle pour transcender ni parodier un genre qui impose des scènes gore de cannibalisme et de décapitations – depuis La Nuit des morts-vivants (1968), de George A. Romero, tout le monde sait que la seule façon de mettre hors d’état de nuire un non-mort est de lui couper la tête.

On assiste donc sans étonnement à des invasions de corps plus ou moins décomposés qui se font décimer à grands coups de machette et de katana. Si les zombies des années 1960 symbolisaient le mouvement des droits civiques, ceux de 2019 résultent des dommages irrémédiables que le capitalisme fait subir à la planète. L’image récurrente d’une lune vénéneuse, fétide comme une meule de gorgonzola moisi, rappelle les dérèglements hypothéquant l’avenir de l’être humain.

Soif de café

Sur le bord du terrain, Jarmusch persifle et fait le malin. Son goût du grotesque renvoie au David Lynch de Twin Peaks; le zombie Iggy a autant soif de café que l’agent spécial Dale Cooper. Quelques gags sont à signaler: un putréfié tire une tondeuse à gazon, une vieille pocharde ressuscite en feulant «chardonnay», la légiste maquille les cadavres comme des drag-queens martiennes… Le fatalisme désabusé des héros, la sociologie goguenarde de la ruralité, l’humour pince-sans-rire de Bill Murray sont indéniablement plaisants.

Fidèle à son habitude, le réalisateur tresse un réseau serré de références, de citations et d’auto-citations allant du Seigneur des anneaux à Moby Dick. Le nom du cinéaste Samuel Fuller est gravé sur une tombe. Le chien d’un paysan haineux s’appelle Rumsfeld – du nom d’un secrétaire à la Défense de triste mémoire. En tant que «vieux punk», Jim Jarmusch n’a jamais vu un épisode de Star Wars, car il refuse cette culture qui lui a été imposée. Il glisse un porte-clés Star Wars dans la main de Peterson, incarné par l’interprète de Kylo Ren dans la saga galactique. «Excellente fiction!» apprécie la légiste. L’autre a une moue dubitative.

La mise en abyme est l’artifice ultime dont use Jarmusch pour se distinguer d’un quelconque épisode de The Walking Dead. Entêtante avec sa slide guitar, The Dead Don’t Die, une chanson de Sturgill Simpson, passe à la radio. Robertson a l’impression de la connaître. Normal, «c’est la chanson du film», répond Petersen-Walker. Celui-ci a eu accès au script complet, contrairement à Bill Murray qui vitupère cet ingrat de Jarmusch. Quant à Bob l’ermite, il observe le combat final entre les vivants et les morts. Un talking blues commente l’action, et c’est Tom Waits qui le feule.

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