Genre: Nouvelles
Qui ? J.M.G. Le Clézio
Titre: Histoire du pied et autres fantaisies
Chez qui ? Gallimard, 346 p.

H istoire du pied et autres fantaisies . Voilà un titre qui, au-delà des mots, signifie: voici quelques petites histoires, presque de rien, écrites au vol. En musique, les fantaisies naissent sous le coup de l’improvisation, ce moment créatif particulier où le savoir-faire se mêle à l’instinct. J.M.G. Le Clézio a reçu le Prix Nobel de littérature en 2008. Histoire du pied est son premier livre à paraître depuis. Sous ce titre humble se cache peut-être un condensé de l’art d’écrire selon l’auteur de Désert et du Chercheur d’or . A la toute fin de ce recueil de nouvelles, il ouvre la porte de son atelier de travail, le métro en l’occurrence, et donne à voir, très simplement, combien l’acte d’écrire est un exercice qui tient chez lui à la fois du chamanisme et de la quête métaphysique.

«Histoire du pied» ouvre le ­recueil. Une partie, humble, ignorée, pour dire le tout, c’est-à-dire l’humaine condition. Il s’agit du pied d’Ujine, en l’occurrence, une jeune fille, étudiante, à Paris. Avant ces pieds de jeune femme, il y a eu les pieds de l’enfant qu’elle était puis ceux de la lycéenne qui découvrent petit à petit la liberté. Et puis, les hauts talons qui martèlent, qui font femme, enfin. Là-dessus arrive l’amour. Inattendu, inespéré. Le cœur du récit se trouve là. Dans la description de la jeune femme qui traverse Paris pour retrouver son amant, n’importe quand, toujours prête, adorante. Puis dans la douloureuse découverte du pot aux roses. Et les traversées de la ville, de nouveau, cette fois-ci pour admettre la fin. Sans s’appesantir, Le Clézio note les pas, les pieds qui s’agrippent au sol, alors que la tête veut en ­finir. La justesse du récit tient peut-être au juste dosage entre la description des tempêtes émotionnelles de la jeune Ujine et le pointage, délicat, discret, de la position des pieds qui suivent, toujours, agissant quand il le faut, résistant parfois, en contact avec le sol, la terre, la vie.

Qu’est-ce qui fait que toutes les nouvelles qui suivent ensuite semblent faire résonner une même corde sympathique malgré la diversité des thèmes et des points de vue? Comme une communauté de timbres? Jean-Marie Le Clézio, quel que soit le point de vue, parfois extrême, qu’il adopte, laisse à chaque fois de côté la tentation de la toute-puissance démiurgique. Il donne la parole à un couple de migrants de l’île de ­Gorée qui s’abîmeront dans leur fuite pour l’Espagne avant de renaître peut-être, ensemble. Il fait parler une araignée, qui emploie un nous poétique pour décrire le soleil à hauteur d’herbe. Dans «Personne», c’est un enfant mort-né qui s’exprime.

Il comble aussi les pointillés d’une vie fauchée à 36 ans, celle de la poétesse anglaise Letitia Elizabeth Landon, plus connue sous ses initiales L.E.L., trouvée morte à sa table de travail en Guinée en 1838. Fantaisies, dit le titre du recueil. J.M.G. Le Clézio offre un bouquet de possibilités littéraires, qui, dans leur variété même, forment une unité saisissante.

«L.E.L» frappe, encore une fois, par cette façon de parler depuis le cœur du cyclone. Cette fois-ci, il convoque l’univers poétique de la jeune anglaise. Il donne l’impression d’habiter son corps et de voir par ses yeux.

A la toute fin du recueil, J.M.G. Le Clézio livre un apologue étonnant. Prenant l’image du métro pour décrire l’acte d’écrire, il se met en scène parmi les voyageurs, dodelinant de tout le corps, la tête dans un état de semi-éveil. «Un instant je suis spectateur, l’instant d’après je suis celui, celle que je regarde.» Voilà une clé. Il le dit ensuite à plusieurs reprises: il entre dans les corps de celles et de ceux qu’il observe. La phrase n’est pas anodine chez quelqu’un qui a étudié le chamanisme en Corée. Et il décrit des voyageurs, en quelques traits. Il aimerait avoir l’instinct des chasseurs panaméens avec qui il a vécu dans les années 1970 pour parvenir à capter dans l’instant l’essence d’une existence. Et il se met à l’écoute ensuite, des hommes, des femmes, des enfants, qui se trouvent avec lui dans le wagon, quelque part, sous terre, lancés à toute allure. Et l’on reconnaît, ou l’on croit reconnaître tel ou tel personnage des nouvelles que l’on vient de lire.

Cet apologue ou petit conte moral est le point d’orgue d’un recueil de fantasmagories qui explorent le vivant avec un œil d’égal, de ballotté, de dodelinant, qui avance, sur ses pieds, et qui essaye, lui, écrivain, de prendre des notes. Même si au bout du compte, «chacun sa vie».

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«Do you think of me,as I think of you,my friends,my friends?» Letitia Elizabeth Brandon (1802-1838)

Cette phrase hante J.M.G. Le Clézio. Il en a tiré une nouvelle, inspirée des derniers jours de la poétesse anglaise, morte à 36 ans, en Guinée. Letitia Elizabeth Brandon, plus connue sous ses initiales, L.E.L., a été retrouvée morte à sa table de travail, une fiole d’acide prussique à ses côtés. Et ces quelques mots, restés sans réponse.