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Manifestation en faveur de l’Europe au Festival de Glastonbury.
© Ian Gavan

Futur antérieur

Jo Cox, le Brexit et Iphigénie

Quand Euripide s’interrogeait sur les rapports du sacrifice et de la politique

«Sans tirer un seul coup». Les mots choisis par Nigel Farage, le leader indépendantiste britannique, a salué la victoire du Brexit ont fait grincer des dents, tant l’allusion à l’assassinat de Jo Cox, le 16 juin dernier, paraissait déplacée A vrai dire, la remarque pouvait être comprise de deux manières. Soit comme un démenti aux accusations d’avant-hier: non, la campagne du «out» n’est pour rien dans le drame. Soit, plus perfidement, comme une ultime provocation lancée aux promoteurs du «in»: nous n’avons, nous, pas eu besoin de tirer sur quelqu’un pour gagner. Alors que vous, vous avez essayé…

Essayé quoi, au juste? De faire tuer une opposante au Brexit par un déséquilibré ultranationaliste, histoire de retourner l’opinion en votre faveur? La ficelle est un peu grosse. Mais essayer de récupérer sa mort? La tentation était bien présente, sans aucun doute, sous une forme sournoise, pour les journalistes et les politiciens. Il faut dire qu’à une semaine du référendum, le fait divers est vite apparu comme un coup de théâtre inespéré, le seul peut-être encore capable de faire mentir des sondages qui montraient l’avancée inexorable du Brexit.

Symbolique

Le rebond soudain des marchés apportait sa confirmation: le meurtre de la députée travailliste était devenu de fait un argument explosif pour le maintien dans l’UE. Il ressemblait à une sorte de sacrifice involontaire offert à la cause qu’elle défendait avec conviction. Puis la victoire du Brexit est venue tout remettre à plat. Et Farage s’est chargé d’appuyer là où ça fait mal. En refusant au meurtre de Jo Cox sa portée symbolique et sa dimension sacrificielle. Du coup, il perdait son sens, devenait inutilement tragique. Vraiment? La question mérite bien qu’on y réfléchisse un peu.

Vers 407 av. J.-C., Euripide écrit ce qui est sans doute sa dernière tragédie, Iphigénie en Aulide, qu’il mourra avant de voir représentée. Le sujet de la pièce le ramène à l’origine des récits homériques, aussi bien qu’à celle du cycle tragique de la maison d’Agamemnon. L’absence de vent a bloqué dans le détroit d’Aulide la flotte des Grecs en route vers Troie. Un devin révèle alors à Agamemnon, leur chef, qu’il doit sacrifier sa fille aînée, Iphigénie, afin de pouvoir lever l’ancre et vaincre les Troyens. Après plusieurs tergiversations, celui-ci se résout à la faire venir depuis son palais, en lui faisant croire qu’elle va épouser Achille.

Mais un serviteur a prévenu Iphigénie et Clytemnestre sa mère des véritables intentions d’Agamemnon. Elles ont beau tenter de l’infléchir et appeler Achille à leur secours, rien n’y fait, la pression des troupes qui s’impatientent est trop forte. Iphigénie se résout finalement à mourir au nom du salut de la Grèce et de l’honneur de son père. Au moment où le prêtre approche le couteau de sa gorge, Artémis enlève la jeune fille et la remplace par une biche. Le sacrifie accompli, les navires grecs peuvent repartir à leur destin.

Agamemnon. «Je tremble ma femme, à faire cet acte inouï, et je tremble à le refuser. Car je sais que je dois l’accomplir. Voyez quelle armée est là sur la flotte, combien de soldats grecs en armure de bronze, à qui sera barrée la route vers les remparts de Troie, si je manque à te sacrifier, ainsi que le veut le devin Calchas, et qui ne pourront renverser les célèbres assises de Troie. […] Ce n’est pas Ménélas qui me tient asservi, mon enfant, ce n’est pas à sa volonté que j’obéis, mais à la Grèce, à laquelle il faut bien, que je le veuille ou non, que je te sacrifie. Sa force l’emporte sur moi. Elle doit rester libre, ma fille, en ce qui tient à toi et à moi.» Iphigénie en Aulide, Euripide. Trad. Marie Delcourt-Curvers, Gallimard, 1962

Doutes

En dépit de la volte-face d’Iphigénie et des efforts qu’elle fait pour s’identifier aux valeurs qui justifieraient sa mort, le regard qu’Euripide jette sur le mythe est plein de suspicion. Les personnages de la tragédie ne cachent pas leurs doutes sur la validité de l’oracle, et la fin ne les lève pas complètement. Et si le soi-disant sacrifice exigé par les dieux n’était qu’un acte absurde, produit de l’ambition et de la faiblesse des chefs, de l’irrationalité des troupes et de leur goût du conflit? Et si c’était ce que la déesse avait voulu leur signifier en substituant à la fille d’Agamemnon une victime plus appropriée?

Dans le cas de Jo Cox, la métamorphose fut plus discrète: la jeune femme est redevenue ce qu’elle était, sans plus de récupération, et c’est déjà bien assez. La suite des événements s’est chargée de donner un sens à son combat.

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