Après Joan Baez, qui pour «chasser le mauvais sort», comme le demandait à son sujet Bob Dylan, ami et admirateur? Après elle aussi, qui pour incarner dans la chanson populaire une idée élevée de l’éthique politique et de la révolte? On ne sait pas. Mais à 78 ans, dont soixante de carrière et combien de combats livrés, la soprano est déterminée. Elle se retire. Raison? Sa «voix décline», explique-t-elle, et ses aigus la «trahissent». A Montreux, mercredi, c’est une artiste à l’honnêteté dévastatrice que l’on voudra une dernière fois saluer.

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C’était en 2015 au Paléo. Depuis la grande scène, seulement accompagnée de son jeu de guitare en picking, Joan Baez chantait Kris Kristofferson ou Woody Guthrie. Autour, le silence. Une quiétude inhabituelle en ce lieu d’ordinaire voué au fracas. Là, dans un français convaincant, la madone du protest song entonnait Le Temps des cerises, hymne communard un jour repris par Yves Montand. Et se produisait l’inattendu. Plaine de l’Asse, nous étions bientôt des milliers pris de tremblements. Le sentait-elle, la New-Yorkaise, beauté radicale, cheveux blancs taillés court et sourire poignant? Sereine, peut-être en amie, elle entonnait peu après Diamonds and Rust (1975), air admirable. Plus tard, enfin, on regardait ce corps souple, sculpté au gré d’une vie romanesque et de marches opiniâtres, saluer humblement, promettant à qui voulait de bientôt se revoir. Cet été, rendez-vous tenu.

L’action et l’espoir

Pour autant, le récital programmé au Montreux Jazz, quarante-six ans après sa première venue ici, possède un goût bizarre. D’abord parce qu’on ne s’accommode jamais d’un adieu lorsqu’on aime. Ensuite parce que l’esprit de résistance qui anime toujours Joan Baez agit sur nos renoncements honteux à la manière d’une critique cruelle. A ce titre, au public qui se presse à son Fare Thee Well Tour (débuté en 2018), l’Américaine n’hésite pas à rentrer dans le lard. Comme à l’Olympia de Paris où, ayant interprété Here’s to You (1971), classique coécrit avec Ennio Morricone, elle rappelait d’un trait les principes de l’engagement non violent: «Le changement constant se fait par petits pas, assurait-elle. Et si aucun espoir n’est plus permis, chacun doit conserver sa compassion et sa décence.» Trop noble pour se vautrer dans les compromissions comme d’autres héros éventés du Flower Power ou pour capitaliser sur les révoltes d’autrefois pourvu que rentre le cash, la «reine du folk» oppose encore, au crépuscule de sa carrière, «l’action et l’espoir» à l’injustice gouvernementale. L’insubordination chez elle: une passion humaine, un art magistral.

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«Pour des milliers d’hommes qui taillent dans les branches du mal, un seul s’attaque à la racine», écrivait le naturaliste américain Henry David Thoreau, créateur du concept de désobéissance civile. Son œuvre, sans surprise, Joan Chandos Baez en est familière. Sans surprise aussi, et à l’instar d’un Martin Luther King qu’elle accompagnait lors d’une marche de Montgomery à Selma en 1965, elle a fait sienne une ligne de conduite ferme face à tout ce qui domine ou menace. Précoce, sa soif d’engagement étonne. A 17 ans, quand elle parcourt à pied 160 kilomètres pour rejoindre un festival folk à Newport, cette fille de quakers élevée dans la religion n’est encore personne. Mais qu’elle entonne son tour de chant a capella et sitôt tous se taisent.

«Adieu, chérie, adieu»

Car dans la voix de cette beauté classique, il y a déjà cette autorité peu ordinaire. Les agents défilent, lui font la cour. Mais les dollars l’indiffèrent. Chez elle, seule compte l’indépendance. Puis la célébrité frappe quand paraît son premier disque (Joan Baez, 1960). Pourtant, si la militante s’apprête à naître, son répertoire se cantonne encore au seul registre folk: soit «une chanson que l’on tient de quelqu’un d’autre», selon la définition de Dylan invité sur son deuxième album. Joan et Bob: la pop américaine connaît alors son premier «couple royal». Puis folk et rock deviennent des véhicules de la révolte. Ensuite?

Ensuite, les épisodes célèbres qui suivent, le documentaire How Sweet the Sound (2009) les retrace par le menu: l’éveil à la politique et l’implication dans la lutte pour les droits civiques, l’indignation pour boussole et l’enregistrement de l’hymne We Shall Overcome (1963), un récital à la tribune de la Grande Marche pour l’égalité des droits à Washington (1963) ou ces batailles continues où «Joan of Arc» (surnom donné par Dylan) risque sa peau sous les bombes à Hanoï, à Gdansk en soutien à Solidarnosc, au creux d’un Sarajevo dévasté… Pour unique moteur de son épopée: «l’amour en l’humanité», comme elle l’affirme. Pour cible: toutes les injustices. Pour arme, enfin: sa voix. Rien d’autre. Le reste «relève du rêve», assure-t-elle. A Montreux, ses adieux devraient s’achever par Dink’s Song (Fare Thee Well), un air traditionnel un jour chanté par Pete Seeger: «Adieu, chérie, adieu», y murmure-t-on en conclusion.


Montreux Jazz Festival, Auditorium Stravinski, mercredi 3 juillet à 20h.