Joan Baez, c’est la Bisounours en chef. Elle s’avance sur scène, seule, avec des pierres pas trop précieuses et un tatouage au poignet, elle bazarde ses sandales, regarde au loin, réveille sa guitare sèche. Devant une salle pleine essentiellement composée de spectateurs qui ont connu la contre-culture, elle traite des migrants. Avant un morceau de 1948 où Woody Guthrie évoque le racisme contre les Mexicains, elle prétend que ce qui est opportun, ce n’est pas de construire des murs, mais de nourrir les affamés. Nourrir les affamés. Quel chanteur dit cela, aujourd’hui?

Il est étrange, ce concert, où une passionaria de 78 ans, belle et droite, prend congé du monde. «Je suis la dernière feuille sur l’arbre, comme la plupart des gens qui m’écoutent», s’amuse-t-elle avant de murmurer Last Leaf de Tom Waits. On est partagé entre l’émotion contenue, la dignité d’un parcours sans faute et le sentiment mélancolique que les combats humanistes ont désormais déserté la scène.

Voix fragile

Qui osera, sinon Joan Baez, chanter Imagine de John Lennon en bis péremptoire: «Imagine tous les peuples / Qui vivraient en paix»? Qui osera à l’avenir tenir cette feuille d’une main qui ne tremble pas pour entonner en français Le Temps des cerises? Son répertoire d’insoumise sillonne le mouvement des droits civiques (Freedom), le terrorisme d’extrême droite (The President Sang Amazing Grace), il commémore les révolutions latines, Woodstock, les manifestations pacifiques et même la bataille écologique (Another World).

Comme Elton John l’autre jour, qui affirmait sans ciller qu’il faut aimer son prochain, Joan Baez vient d’une ère où l’accusation de bien-pensance ne s’était pas encore généralisée, où l’utopie n’était pas systématiquement accueillie par le sarcasme. Dans la fragilité de cette voix, dont les aigus trahis sont récupérés au vol par une choriste de passage, quelque chose se joue de l’époque en cours, marquée par la disparition.

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Mais un festival est ainsi fait qu’il ne laisse pas de temps pour pleurnicher sur le temps qui passe. Deux étages plus bas, dans une salle dense où un précipité de jeunesse se fabrique ses propres mythes, Clara Luciani ondule. Sous une débauche de lumières et de timbres pop, d’un ton grave, elle chante: «Moi j’ai pas l’étoffe, pas les épaules / Pour être une femme de mon époque / On vit vraiment une drôle d’époque.» Forcément, ce soir, entre la diva américaine qui vient de s’éclipser et la Française au ton grave qui débarque tout juste, se tissent des liens inconscients. Luciani, son féminisme de maquis, sa désinvolture poétique, attend longtemps avant de donner son hymne: «Qu’est-ce que tu regardes? T’as jamais vu une femme qui se bat?»

Plus tôt, à l’Auditorium Stravinski, Joan Baez racontait l’histoire d’une femme captive, abusée, qui sort son poignard d’argent (Silver Blade). Clara Luciani, elle, de son sein, extrait une grenade. Ce sont deux modes d’intervention, deux rapports à l’engagement. Mais, aujourd’hui encore, il faut se méfier des Bisounours.