Le Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel est la première étape hors d'Espagne de l'exposition dédiée à Joan Hernández Pijuan, qui a déjà été montrée à Barcelone, la ville de l'artiste, où il est né et où il a son atelier; la rétrospective voyagera ensuite à Malmö et Bologne. Les œuvres sélectionnées couvrent une période de trois décennies, de 1972 à aujourd'hui. Toutes, compositions à l'huile sur toile ou gouaches sur papier, sont monumentales et impressionnantes. Hernández Pijuan est né en 1931 et il s'est dirigé dès la fin des années 1950 vers une interprétation très personnelle de l'art informel.

Les images extérieures se délitent et fusionnent avec la matière, appliquée au couteau et dont la densité, l'épaisseur font la profondeur de l'œuvre finale. Le visiteur est en effet saisi par la puissance de cette peinture, qui fait écran, non pas comme un mur écrasant, mais de manière à favoriser l'imaginaire. C'est à ce processus poétique que fait allusion le sous-titre français de la manifestation, «la poésie faite œuvre». Pijuan part du paysage et en transforme radicalement le genre. D'abord, la ligne d'horizon disparaît, remplacée, parfois, par un centimètre peint à même la toile, qui intellectualise le sentiment de la nature, restitué, lui, par le biais de dégradés chromatiques très fins ou de silhouettes de cyprès, qui balaient la surface.

En blanc sur la nuit

L'exposition est organisée en neuf salles, chacune baptisée selon la dominante des œuvres qu'elle accueille. On passe ainsi de la salle verte, qui couvre les années 1970 et accueille de grandes toiles patiemment travaillées à la manière pointilliste, reproduisant la lente émergence de l'aube, à la salle des plantes: dans les années 1980, les grands espaces reçoivent le dessin, brossé énergiquement, de plantes, pinceaux végétaux, ou de cloîtres, suggérés par la forme d'une voûte. Le motif intervient en noir sur des fonds unis, gris ou beiges, ou en blanc sur la nuit. L'artiste entrelace forme et fond.

Au début des années 1990 apparaissent des trames, des mailles, des grilles, des points, bref un réseau de signes qui s'opposent à la pulsion de pénétrer dans la peinture, de s'identifier au sentiment du peintre. Le motif est ici celui de l'écriture, griffonnée dans la pâte et censée encore représenter le paysage (Granada nocturna, 1993, ou Projecte per un paisatge, 1991). Parfois, le peintre s'amuse, car la dimension du jeu est bien présente, à suggérer un mouvement dans les sillons, des accrocs dans les mailles, suscitant ainsi le trompe-l'œil. Bien entendu, on ne s'y laisse pas prendre, seulement on en reste troublé: de cette manière, les grilles retiennent le regard qui ne désire que pénétrer à l'intérieur du paysage et s'y perdre.

Des couteaux très larges

Suivent la salle blanche, puis la salle des fleurs, la salle du dialogue, la salle des signes… A l'approche de l'an 2000, Hernández Pijuan soigne ses surfaces, applique la pâte à l'aide de brosses ou de couteaux très larges; il obtient des plages blanches ou crème, qui luisent. Le tracé de grandes fleurs, la manière de souligner les cadres sont une manière de rappeler à l'ordre le visiteur, engagé à contempler les toiles en connaissance de cause: Regardant, je laisse passer le temps, dit une toile de 1998, où des lignes horizontales redessinent le fond sur lequel elles se jettent, tel un pont par-dessus un grand fleuve.

Joan Hernández Pijuan. La poésie faite œuvre. Musée d'art et d'histoire (esplanade Léopold-Robert 1, Neuchâtel, tél. 032/717 79 20). Ma-di 10h-18h. Jusqu'au 14 septembre.