C’est l’histoire d’un saut, aérien, léger, par-dessus un canapé. Un saut pour un assaut, celui de Léon- tine par Moricet. On est au début de Monsieur Chasse!, le Feydeau des Feydeau récemment monté au Théâtre de Carouge par le Neu- châtelois Robert Sandoz, et toute la salle a déjà un gros faible pour l’amant volant, le prédateur aux transports si éloquents. Joan Mompart, c’est l’étonnement per- pétuel. Corps de jockey et verbe ailé au service d’une constante in- ventivité. La recette? «Chaque soir, j’oublie la fin de la pièce et je dé- couvre en même temps que le per- sonnage ce qui lui arrive, explique ce Valdo-Catalan qui est né puis a grandi à Lausanne depuis ses 10 ans. Je vis le texte comme une transe et si j’ai un trou noir, il y a toujours une petite voix inté- rieure qui me souffle les répliques au dernier moment.» Le risque confiant, la voilà peut-être, la clé du talent. A vérifier cette semaine. Monsieur Chasse! sera vendredi et samedi à L’Heure bleue, à La Chaux-de-Fonds.

Dans ce métier, il y a un goût pour l’obscur. Je veux aussi aller voir derrière, mais dans la lumière

Une pointe d’accent, soupçon de sud chantant. Une lumière dans le regard. Même s’il porte un complet-veston vintage et élégant – «j’adore la mode des années vingt!» –, Joan Mompart, bientôt 38 ans, a l’explosivité d’un adoles- cent. A la brasserie où on le ren- contre, il bondit à notre table, choisit un steak tartare et plus tard, doit se freiner pour ne pas remontrer en direct le fameux saut de Moricet. «Je refuse la noir- ceur, confirme l’acteur. Dans ce métier, il y a un goût pour l’obscur. Je souhaite travailler l’indicible, aller chercher derrière, mais dans la lumière.» Au Théâtre Am Stram Gram, à Genève, il vient de signer sa première mise en scène: une Reine des neiges musicale et fantas- tique, en effet facétieuse et très réussie.

Des ingrédients, humour et sens de l’image, qui rappellent Omar Porras, Latin comme lui et pointure du théâtre romand. «J’ai un amour énorme pour Omar. A 21 ans, après mon diplôme dans le tourisme, j’ai eu le choix entre suivre les cours à l’Ecole du Théâ- tre national de Strasbourg ou sui- vre Omar Porras à Caracas, sur la tournée de La Visite de la vieille dame, de Dürrenmatt. J’ai choisi cette formation sur le terrain et je n’ai pas regretté. Avec le Teatro Malandro, j’ai appris l’engage- ment total, la passion du métier. Et le souci du texte. Un texte su- blimé par les images, mais jamais sacrifié, contrairement à ce qu’on a pu reprocher à Porras.» Au Teatro Malandro, le Catalan a joué quelques-uns de ses plus beaux rôles. Le Quichotte de Cervantès, Sganarelle dans Don Juan de Mo- lière ou encore le Soldat de Ra- muz...

Omar, le maître, donc. Mais le déclic théâtral de Joan Mompart a précédé sa rencontre avec le met- teur en scène colombien. Et pré- cédé également les perles que lui a confiées Jean Liermier, comme le cruel Dorante dans Le Jeu de l’amour et du hasard également en tournée ce printemps. «La révéla- tion? J’avais 18-19 ans, je suivais les ateliers de Gérard Diggelmann à Lausanne. Lorsqu’on a fait de l’improvisation, j’ai compris que je pouvais faire vivre à un public les loopings d’un grand huit rien qu’en les imaginant. J’ai su que je ferais ce métier.» Déjà la force des images, le saut dans le vide. Ce goût de l’audace, il le doit à sa maman. Une charcutière recon- vertie dans le parfum qui, depuis la mort accidentelle de son mari lorsque Joan avait 11 ans, ne s’est jamais découragée. «Sa devise? Que tout est possible. Son regard sur mon travail est primordial. Elle m’incite à chercher tout le temps.» Et la fantaisie, d’où vient-elle? «Des voyages entre les deux cultures. Mes dix ans passés à Bar- celone, puis les vacances, chaque été. La plage, mes cousins, les fê- tes. Et surtout un oncle inventeur, un peu fou. Je me souviens qu’il avait imaginé une petite capsule qui devenait un ballon dans le ventre des gens pour les empêcher de grossir... Ça n’a pas marché, mais j’étais fasciné.»

A ce moment de la rencontre, on comprend pourquoi Joan Mompart nous rappelle autant Charlot. La silhouette, le jeu, bien sûr. Mais aussi cette capacité ma- gique à inventer un monde à partir d’un détail, à créer un univers sur la base d’une poussière. «Entre 16 et 19 ans, je peignais sans arrêt. Je ne comprends pas les idées arrê- tées, le cynisme. Par exemple, je ne comprends pas cette manière sys- tématiquement beuglante de re- présenter dans les films les soldats allemands. Au théâtre, j’essaie toujours de requestionner la ma- nière d’envisager et d’interpréter les rôles.»

L’humanité est aussi une des qualités de ce père aimant, atten- tif à Luce, 8 ans. «A chaque âge de la vie, on laisse quelque chose der- rière, non? L’innocence et les caprices lorsqu’on quitte l’enfance. L’instinct, lorsqu’on devient adulte. Les illusions, lorsqu’on est vieux... C’est ça que j’ai envie de raconter dans mes créations.» Après La Reine des Neiges, qui évoquait la perte d’innocence, le met- teur en scène prépare un Woyzeck où le héros ne sera pas un pauvre bougre démuni, comme souvent, mais «aura la force des gens qui osent l’instinct, le pas de côté». Un saut pour un assaut, là encore.

Monsieur Chasse!, les 18 et 19 fév., à L’Heure bleue, La Chaux-de-Fonds, 032/912 57 50, www.heurebleue.ch