Cinéma

Joaquin Phoenix: «Je n’ai jamais vraiment réussi à comprendre qui il était ni ce qui le motivait»

L’acteur revient sur son éprouvant travail d’incarnation du personnage d’Arthur et de son double, Joker. Un monstre qu’il a dû interpréter sans en dissiper toutes les ambiguïtés

Lorsque l’on rencontre Joaquin Phoenix, le 23 septembre, les polémiques américaines précédant la sortie de Joker ne sont pas encore d’actualité. Et heureusement, on n’a pas encore lu que, quelques heures avant notre rendez-vous, l’acteur avait interrompu une interview avec un journaliste du quotidien britannique The Telegraph à cause d’une question jugée déplacée, que l’on n’avait de toute façon aucune intention de lui poser.

Malgré une fatigue évidente dont il s’excusa, il fut avec nous fort aimable, mais d’une douceur de félin, c’est-à-dire que l’on a pu sentir qu’il suffisait effectivement de pas grand-chose pour que cet homme au regard incroyablement perçant et à la présence à fleur de peau en vienne à se replier sur lui-même, voire à retourner sa gentillesse en hostilité.

Sociopathe

Il n’est en tout cas pas du genre à parler de ce qui ne le concerne pas. Les comics? «J’en avais lorsque j’étais enfant, mais ça fait au moins trente ans que ça ne m’intéresse plus.» Les nombreux films auxquels fait référence le réalisateur Todd Phillips dans Joker? «A part des vidéos documentaires, il ne m’a pas montré de films pour la préparation. Je déteste faire ça.»

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Puis il nuance: «En revanche, on a évoqué en quoi Joker pouvait se rapprocher de certains films des années 1970 plus que de films d’aujourd’hui. A l’époque on n’avait pas peur de faire des films avec des personnages aux motivations ambiguës, qui pouvaient être vus selon des degrés très divers, comme des divertissements par les uns et comme des provocations par d’autres. Joker a cette audace. Il n’est pas réductible à un seul point de vue. Ça n’est pas un film didactique, il vous pousse à y mettre un peu de vous-même, à vous y projeter.»

Sentiments contradictoires

Nous ne pensions pas en arriver si tôt à la dimension politique du film, elle-même ambiguë à nos yeux tandis que certains (dont Juan Branco sur les réseaux sociaux) le brandissent déjà comme un étendard de révolte. «Ça n’est pas si simple, répond l’acteur. Une grande partie de cette histoire est montrée à travers la perception d’Arthur et ce qu’il attend du monde, qui se situe loin de la générosité ou de l’attention aux autres. C’est un être profondément narcissique, il ne veut qu’être adoré.»

Le film fait effectivement beaucoup pour mettre à distance une éventuelle identification du spectateur au personnage. Et c’est là que Joaquin Phoenix répond indirectement à la question qui le fâcha la veille à Londres, sur la possible incitation à la violence que pourrait représenter Arthur-Joker: rien ne nous fait oublier qu’il est aussi un dangereux sociopathe envers lequel «on ne peut avoir que des sentiments complexes, contradictoires».

Métamorphoses

Il s’amuse que l’on compare au passage Joker au rappeur pathétique qu’il a incarné lors d’un long canular qui donna lieu au faux documentaire I’m Still Here, marqué par quelques apparitions très gênantes dans des talk-shows. «C’est l’exact opposé! Je me moquais surtout de moi-même et de quelques amis. Lorsque j’étais invité chez David Letterman [animateur du Late Show, ndlr], j’en faisais une sorte de complice de ma farce, je n’étais pas contre lui. Au contraire, Arthur n’a aucun humour, il veut juste se mettre en avant, être reconnu.»

On sent qu’au fond, Joaquin Phoenix est lui-même très mal à l’aise avec Arthur. «C’était un personnage très oppressant à interpréter. Je n’ai jamais vraiment réussi à comprendre qui il était ni ce qui le motivait. Dans chaque scène, je ressentais ce qui était juste ou pas à tel moment de son évolution, mais c’était une construction très progressive et instinctive.» Au contraire, Joker «était une libération. Je me suis beaucoup amusé avec lui. C’était souvent pénible de revenir à Arthur après avoir été Joker.»

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Qu’il évoque son ambiguïté ou ses évolutions, Joaquin Phoenix ne parle d’Arthur-Joker qu’en termes de mouvements et de métamorphoses. L’histoire d’un monstre d’inhibition qui devient un terrifiant danseur, plus proche de Docteur Jekyll et Mister Hyde que de l’éveil d’une conscience politique. «C’est l’histoire que je me suis racontée: Joker est là depuis longtemps et il cherche à sortir du corps d’Arthur, à le posséder. Le rire incontrôlable fait partie de cette métamorphose: c’est Joker qui tente de s’imposer.»

Et il a réussi à rendre cette transformation éminemment physique par d’étonnants mouvements du corps, jusqu’à jouer avec ses os rendus saillants par un amaigrissement de plus de 20 kilos. «En perdant du poids, tout ressortait très facilement!»

«Ressentir»

Mais son régime très drastique répondait à une nécessité plus profonde. «J’ai d’abord fait des recherches sur le type de médicaments que pouvait prendre Arthur pour ses troubles mentaux et sur les effets secondaires qu’ils peuvent avoir sur les patients. L’un des symptômes les plus fréquents est une grande perte ou une grande prise de poids. Je n’ai donc pas perdu tant de poids juste pour maigrir excessivement mais surtout pour ressentir de façon plus réelle les effets des médicaments sur le corps. Et effectivement, j’ai éprouvé mon corps d’une façon nouvelle. Ça m’a transformé psychologiquement autant que physiquement. Je ne pensais pas que ce serait si dur.»

Ne tenant pas à mettre plus en avant sa performance, il parle presque de lui en artisan. «C’est surtout le fruit d’un gros travail de recherche: voir des images sur des gens atteints du même problème qu’Arthur, ces crises de rire incontrôlables dues à une émotion intense, lire des livres sur les troubles du stress post-traumatique… Bien sûr, ça vous affecte mais ce n’est pas très grave. C’était surtout très excitant à jouer».

Le mot même de performance ne lui plaît guère. «Performance», ça voudrait dire que je pense surtout aux spectateurs, à l’effet que je ferai sur les gens. C’est une erreur de croire que les acteurs songent d’abord à ça. Le seul moment où je ne peux pas oublier les spectateurs, c’est quand je tourne dans une rue avec 100 badauds et des paparazzi tout autour! Sinon, je ne pense jamais au public. Incarner un personnage n’est pas une performance, c’est une expérience.»

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