Il y a des chances que ce nom ne vous dise rien. Un joueur de baseball, plus célèbre, porte le même. Joe Henry, le baptême le moins distinctif qui soit pour une des voix les plus insolites de son temps. Il passe inaperçu. Il est sûrement déjà venu en Suisse mais, pour tout dire, on ne s’en souvient plus. Alors, ce concert, ce concert de Willisau, porte en lui le goût des premiers regards, des frôlements dans l’obscurité. Il hérisse le poil dès son annonce. Parce que Joe Henry, ses cheveux défaits, son ­identité passe-partout, déglingue la chanson américaine comme peu l’ont fait avant lui.

Il est né en 1952, a grandi à Detroit, il voyage depuis toujours vers le sud-ouest, là où le soleil se lève plus tardivement mais brille plus fort. On le connaît d’abord pour ses amitiés: le saxophoniste Ornette Coleman, en plus de jouer sur ses disques, l’appelle les matins de son ­anniversaire et chante d’une voix moulue un refrain triomphal. Il a rencontré Bob Dylan dans les coulisses d’une émission, en est resté l’ami fragile. Il a produit des disques pour Elvis Costello, Allen Toussaint, Salif Keita et Aaron Neville, plus récemment pour Bonnie Raitt, dont il a ­dévissé le blues, et Dr House (Hugh Laurie), auquel il a prêté sa légitimité folk.

Ceux qui ont entendu un disque de 2002, Don’t Give Up On Me, l’ultime bafouille princière de Solomon Burke, comprennent ce que Joe Henry est capable de faire lorsqu’on lui met entre les oreilles des artistes de sa dimension. Une soul impitoyable, très légèrement trafiquée, saturée de poésie, moderne sans prétendre réinventer les roues à aubes du Mississippi. La sagesse du producteur, dont la trace est presque im­perceptible, comme les meilleurs ­liftings cariocas. Joe Henry, dans son anonymat relatif, a toujours joué avec le succès. Il multiplie les Grammy. Il a écrit pour Madonna, sa belle-sœur, un «Don’t Tell Me» furieux grâce auquel il paie la scolarité de ses enfants. Mais il reste dans l’ombre.

Quand on y pense, il ressemble à Randy Newman, à Tom Waits, ces ­types qui touchent au cinéma, au strass hollywoodien, aux manies exhibitionnistes de leur temps, sans ­jamais s’y compromettre. Depuis 1986, Joe Henry a écrit 12 albums personnels. Des baroqueries indépendantistes, où Don Cherry vient souffler à rebours, où Van Dyke Parks, l’arrangeur des Beach Boys, rédige trois lignes de cordes, et où Brad Mehldau pousse des accords majeurs. Lorsque Joe appelle un génie, il n’essuie jamais aucun refus. Il est le Jean-Pierre Mocky de la chanson, l’incroyable conscience des forces en présence en plus.

Car Joe Henry, s’il parvient à convaincre Ornette Coleman de souffler dans les marges de sa musique (alors que le gourou texan ne fait jamais de figuration), n’emploie pas ses invités en vain. Il puise dans le jazz, à satiété, certain que c’est là que se trouvent les plus beaux instrumentistes de leur époque; de ce point de vue, l’invitation à Willisau, l’un des festivals de jazz les plus radicaux de Suisse, est une évidence. Joe Henry démonte les blues, les rockabilly d’école, les aubades irlandaises, les latinages sans fond, l’Afrique passée au Kärcher des soifs créoles. Tout ce qui constitue le delta américain.

En plus, il est poète. D’une voix qui grince comme un camion de coton sur une route droite et interminable, il chante des héroïsmes trahis, il donne des leçons de vie si désabusées qu’elles semblent avoir passé l’hiver dehors. Dans son plus récent album, Reverie, il en appelle aux suicidés (Vic Chesnutt) et aux défuntes (Odetta), aux lits vides et aux guerres injustes. Il est l’incarnation d’un fait simple: les Etats-Unis, jeune pays sans fond commun, ont fait des chansons intimes, des destins grattés sur une six-cordes, la langue véhiculaire par excellence. Et Joe Henry, l’air de toujours sortir d’un train, est son Homère aux yeux perçants.

Encore quelque chose sur les Etats-Unis: ce pays, contrairement à l’Europe qui cache parfois ses doutes sous un voile de complexité surfaite, assène des vérités simples comme s’il s’agissait de continents inexplorés. Ne pas se tromper, il y a aussi de la profondeur dans la clarté. Joe Henry multiplie les clichés de l’histoire musicale américaine, pour y instiller dans l’arrière-fond ses révolutions virales.

Joe Henry en concert, ve 30 août, 20h, Willisau (LU). www.jazzfestivalwillisau.ch

Lorsque Joe appelle un génie, il n’essuie jamais aucun refus