Le Temsp: Quel est votre rapport aux séries?

Joël Dicker: Je fais partie de la dernière génération qui a connu l’évolution de la série d’un art mineur à un art majeur. Pendant longtemps, les acteurs de séries restaient limités à ce genre. Puis je pense à George Clooney, passé d’une série [Urgences, ndlr] au cinéma. Il me semble que Desperate Housewives a marqué un tournant; la série a commencé à devenir une production respectable. Les gens ont maintenant des installations de haute qualité, des écrans HD, une sorte de cinéma à domicile. Pour les générations à venir, il n’y aura pas de différence entre la série et le cinéma.

La manière de les regarder change…

Oui, et là, j’ai un regret. Une série, c’est une histoire par épisodes, étirée dans le temps. Avant, avec des diffusions hebdomadaires, elle avait vocation à créer une attente, elle avait un potentiel fédérateur, en animant les discussions. Cette dimension disparaît avec le binge-watching: la série devient un très long film, un mégamétrage. Je suis fier que La vérité… soit diffusée de manière hebdomadaire. C’est une série à la pointe de la modernité, mais qui reste un peu à l’ancienne.

Que dévoriez-vous, enfants?

J’adorais Columbo. C’était le plaisir de retrouver le personnage, comme une figure qu’on connaît. Et avec mes deux grands-mères, je regardais Top Models, dont la durée est assez folle.

Et aujourd’hui?

Breaking Bad a marqué un tournant. C’est une construction extraordinaire, parfaite tout au long des cinq saisons – alors que de nombreuses séries sont trop prolongées, parce qu’elles marchent. J’apprécie Narcos, aussi parce qu’elle est en grande partie en espagnol. L’arrivée de ces séries dans des langues que l’on ne maîtrise pas forcément est importante. Cela oblige à une concentration, le contraire du visionnement sur téléphone en faisant trois choses en même temps…

Vous dites partout votre satisfaction face à l’adaptation. Avez-vous des regrets?

Vraiment pas. Le problème était comment adapter la matière du roman. Mon éditeur, Bernard de Fallois, avait un peu de peine avec l’idée de série, il voulait un film. Mais Jean-Jacques Annaud a su convaincre en faisant une adaptation extraordinairement fidèle. Cela pourrait devenir son inconvénient. Les lecteurs pourraient se dire qu’ils vont retrouver le livre page après page. Il y a des aménagements nécessaires pour la réalisation de la série, à commencer par la première scène.

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Les adaptations littéraires explosent ces temps, n’est-ce pas un signe d’affaiblissement de l’industrie, qui manque d’idées?

Je fais le chemin inverse. Les séries n’ont rien inventé, elles viennent du roman-feuilleton, et elles y reviennent avec toute l’évolution technologique actuelle, la hausse de la qualité. Je le vois quand je discute avec des producteurs, l’intérêt est énorme. Les livres reprennent leur place. Mais je ne voudrais pas adapter un de mes romans: ce sont deux métiers différents, comme le peintre et le sculpteur.

Vous a-t-on approché pour d’autres adaptations?

Non, il n’y a pas de projet en ce moment. La collaboration avec Jean-Jacques Annaud rendra difficile toute nouvelle entreprise car il s’est tellement impliqué, il y a consacré tellement de temps. Jusqu’aux derniers jours, il supervisait la version française puis les sous-titres…