Musique

Joel Henry Little, le goût des autres

Une perle est tombée du ciel cet été, en provenance du New Jersey. A 20 ans, le musicien américain a sorti un album, encore un, d’une beauté d’un autre monde

Pour ceux qui ne connaissent pas encore le site Bandcamp.com, on préfère prévenir: attention danger. C’est une plateforme qui héberge des dizaines de milliers d’artistes indépendants, et si on se met à fouiller de-ci de-là, on peut vite perdre la tête et la notion du temps. Certains sont assez faciles à oublier, mais une pêche miraculeuse reste toujours possible dans d’aussi grands filets. Voilà deux ans, Franck Zeisel y a effectué une très grosse prise en posant son oreille sur Joel Henry Little. On dira qu’il fait dans le folk onirique, histoire de trouver une catégorie, car sa virtuosité est difficilement définissable. Son Great Kills Friendship Club de 2017, sorti sur le label parisien Microcultures, était déjà un enchantement. Mais Franck a décidé, cette fois, de distribuer lui-même le quatrième album du jeune Américain, Spuyten Duyvil, un petit miracle. C’est là que Joel Henry Little nous corrige une première fois: «Non, il y en a sept ou huit en tout, je ne sais plus exactement. Je n’ai pas mis les premiers en ligne, c’est tout.» On n’a pourtant pas à faire à un vétéran de la pop: il a seulement 20 ans.

On ne peut pas échapper à son regard quand on s’approche de lui: des yeux bleus translucides qui semblent vouloir sortir de leurs orbites et qui envoient des ondes de douceur et d’intensité. Un peu plus tôt, sur scène, c’est sa voix de haute-contre qui nous avait accroché. Il dit l’avoir développée au fil du temps, avec quelques cours de chant et des exercices quotidiens. Ça ne fait que deux ans qu’il estime l’avoir trouvée, pour une confiance toute neuve: «J’enregistre toute ma musique dans ma chambre, et quand je réécoute les bandes, j’ai la même réaction que tout le monde: je déteste ce que j’entends. Ça a longtemps été très compliqué de trouver de la beauté et un style propre dans ma voix. Mais aujourd’hui, j’aime bien la façon dont elle sonne, sans savoir si c’est définitif ou pas.»

Approche littéraire

Il évoque sa chambre, où on peut trouver guitare, trompette, piano, banjo, synthé, et où il enregistre ses albums en plusieurs temps. Sa chambre-studio, donc, dans lequel on l’imagine facilement vivre reclus à travailler comme un forcené. Quoi d’autre pour expliquer autant de maîtrise, aussi jeune? On se trompe, bien entendu: «Si tu es juste autocentré, tu n’auras que des idées pourries. J’ai fait quelques chansons comme ça, juste en écrivant sur le fait d’écrire. C’est terrible, j’espère que personne ne les écoutera jamais (rires). Si tu n’observes rien ni ne vois personne, alors tu n’es pas un artiste.»

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Lui s’est nourri de tout ce qui l’a entouré. Son environnement familial, d’abord: une mère violoniste dans un quatuor à cordes, un père acteur et chanteur de théâtre. De la vraie vie, aussi, puisqu’il suit des études supérieures de littérature et de musique, et qu’il s’oblige à avoir une vie sociale pour justement éviter le syndrome de l’artiste isolé. Et s’il se dit agnostique, son éducation religieuse l’a beaucoup marqué: «C’est une culture à laquelle on ne peut pas échapper, même moi. C’est pour ça que les mélismes sont très présents dans ma musique, c’est un héritage de ma culture juive.» Le talent de conteur de Joel Henry Little est évident quand il narre le présent et le passé de son quartier du Bronx – Spuyten Duyvil, donc. Et ses textes d’une grande maturité quand il évoque l’anxiété (Arms Akimbo), ou d’une profondeur bouleversante pour parler de la mort, de la culpabilité et du pardon (Count Every Day).

Des choses à dire

Il a seulement 20 ans, mais son album est si brillant qu’il devrait à terme le sortir de son relatif anonymat. Il ne semble pas plus pressé que ça: «Je n’en meurs pas d’envie; en tout cas, je ne fais rien pour. Trop de gens ne sont pas satisfaits de leur vie parce qu’ils mettent leurs valeurs au mauvais endroit. Ils sont juste guidés par leur ego. Ce genre de vie n’a aucune consistance, mes attentes sont ailleurs. Je me suis toujours dit que la seule façon de pouvoir faire de la musique, c’est de se dire: OK, pas grave si personne n’entend jamais la moindre note. C’est ça, être un artiste. J’ai des choses à dire au monde, et même si le monde ne les entend pas, je me sentirai mieux du fait de les avoir dites.»

Peut-être, mais il adore prendre le temps d’expliquer le sens profond de ses chansons. Tant mieux, parce que sa prose poétique n’est pas toujours simple à capter. Mais au fil du temps, il préfère presque se raconter lui. Et revient une nouvelle fois au judaïsme, d’abord en riant: «Je ne suis pas en train de vous dire que la religion juive est juste faite d’arcs-en-ciel et de tournesols, il y a des choses qui ne vont pas, mais ses valeurs d’humilité sont évidentes. Je ne veux pas non plus tomber dans le cliché de la mère juive qui sacrifie tout pour son fils, mais je me soucie beaucoup, beaucoup des autres. Et je veux que ça se sente dans mes chansons.» Spuyten Duyvil vient tout juste de sortir, mais il travaille déjà sur l’album suivant. C’est plus fort que lui, il ne peut pas attendre pour partager. On peut donc déjà se régaler de son Don’t Call Me Lady, filmé à l’iPhone dans sa chambre. Là encore, une voix pure, un sens mélodique toujours en progrès et un regard d’un autre monde en fin de chanson. A se demander si l’on pourra vraiment le déchiffrer un jour.


Joel Henry Little, «Spuyten Duyvil» (Lifeisaminstrone).

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