Une grande soirée et une petite exposition. Joel Meyerowitz est l’une des vedettes de cette 48e édition des Rencontres photographiques d’Arles, sur écran plutôt que sur murs blancs. «Nous avons pour principe de dissocier les soirées des expositions pour éviter les doublons. Meyerowitz devait être une soirée car une rétrospective est prévue bientôt à Berlin. En préparant l’événement, nous nous sommes aperçus que les vintages avaient été peu montrés, éclaire le directeur Sam Stourdzé. Cette formule écrin est une friandise offerte au public.»

Instants décisifs et situations cocasses

Quelques dizaines d’images, ainsi, évoquent les débuts du coloriste américain et maître de la street photography. Toute l’œuvre de Meyerowitz est en germe dans ces tirages datés des années 1960 et 1970: instants décisifs et situations cocasses – tout en veillant à la composition, maîtrise toute cinématographique de la lumière et des couleurs. On y observe les allers-retours entre le noir et blanc et la couleur, qui paraît soudain faire exploser la vie dans les clichés, on s’arrête sur le crépuscule à Cape Code, qui raconte une langueur plus que la capture d’un instant, on détaille les portraits.

Retour sur cinquante ans de photographie avec un «dinosaure», tel qu’il se qualifie lui-même, à l’appétit d’un jeune loup, à la volubilité d’un perroquet et à l’énergie d’une abeille.

Le Temps: Racontez-nous vos débuts de photographe.

Joel Meyerowitz: J’ai démarré grâce à un photographe suisse! J’étais jeune directeur artistique dans une agence new-yorkaise, je travaillais sur une publication pour laquelle Robert Frank devait fournir des images. Quand j’ai vu la manière dont il travaillait, j’ai été fasciné. Il bougeait sans cesse, semblait respirer le sol. Et chaque fois que j’entendais «clic», l’action était à son pic. Il sortait des choses parfaites de l’ordinaire.

Je me suis dit que si mon esprit s’ouvrait à l’idée de la photographie, ces petits moments viendraient à moi et deviendraient de la beauté. La vie est comme une rivière qui coule; soudain, quelque chose surgit et vous le capturez. Tout ce que je voyais désormais dans la rue avait une signification. Une maman poussant un landau et regardant son enfant. Pourquoi ces moments invisibles deviennent importants? Parce qu’il y a la photographie!

– C’est pour cela que vous vous êtes concentré sur la rue?

– Exactement! J’ai quitté mon job, je suis descendu dans la rue et jamais remonté. Je continue aujourd’hui encore.

– Quid du droit à l’image?

– La rue est un espace public. Tout le monde y est sur un pied d’égalité. Vous avez le droit de vous promener et moi de prendre des images. Si vous ne voulez pas être photographié, n’allez pas dans la rue! Avec le droit à l’image, on n’aurait pas les images de Cartier-Bresson, majeures pour l’histoire de la photographie et l’histoire du XXe siècle. Il devrait y avoir une loi Cartier-Bresson permettant aux artistes de travailler pour l’histoire.

– Vous avez démarré en couleurs alors que tout le monde ou presque travaillait en noir et blanc.

– J’ai acheté deux films couleurs car je ne savais tout simplement pas que ce qui se faisait à l’époque était le noir et blanc. Il m’a fallu des mois pour comprendre que la photographie sérieuse était en noir et blanc et la photographie populaire ou commerciale en couleurs. J’ai voulu continuer car le monde est ainsi. Regardez cet arbre: il porte des ombres, mais elles sont vertes. Pourquoi tout rendre en gris? Je me sentais comme un missionnaire, je voulais convaincre mes amis d’utiliser de la couleur. J’ai réussi avec Eggleston! Puis je suis passé au noir et blanc car c’était plus facile à tirer.

– Durant un moment, vous avez utilisé deux boîtiers. Pour trancher?

– Non, pour comprendre d’où venaient les différences. Je me suis rendu compte que la couleur apportait plus d’informations et d’émotions. Je me rappelle par exemple d’un vêtement que portait ma mère et que j’aimais particulièrement. Vous, ce sera peut-être une petite couverture que vous aviez enfant. L’affection pour les choses, et notre capital émotionnel, a beaucoup à voir avec les couleurs.

– Le 11-Septembre a été un autre tournant dans votre carrière.

– J’ai commencé à me tourner vers des travaux plus engagés lorsque mon père a eu la maladie d’Alzheimer. Il y a tant de familles touchées par cela et qui ne savent pas comment réagir. J’ai décidé de faire un film. Puis il y a eu le 11-Septembre. Le maire de New York a interdit au public de prendre des photographies sur les lieux des attaques. Je voulais me rendre utile et j’ai pensé qu’il était nécessaire de garder une trace, de documenter le travail des pompiers ou des ouvriers. Je suis allé le voir pour lui proposer de constituer une équipe. Il a refusé. Alors j’ai trouvé un autre moyen, j’ai utilisé des faux documents, fait jouer des contacts… Des choses terribles mais pour de bonnes raisons.

Aujourd’hui, mes images appartiennent au musée de Ground Zero. A 62 ans, j’y ai passé quatorze heures par jour durant neuf mois avec vingt kilos de matériel sur le dos. Paradoxalement, je ne me suis jamais senti aussi vivant! Artiste est un métier égocentrique. L’importance d’agir pour les autres m’est venue sur le tard. Je n’ai rien gagné avec ce projet, au contraire, cela m’a coûté beaucoup d’argent et j’ai dû vendre une maison afin de payer les dix employés engagés pour scanner et organiser les photographies.

– Vous avez toujours aimé tester de nouvelles technologies.

– La photographie est une technologie, c’est une invention qui continue d’évoluer. J’ai les mêmes deux boîtiers Leica et mon grand format depuis des années. En revanche, j’étais l’un des premiers à tester un appareil numérique – la qualité était terrible – ou les premières impressions digitales. Il faut prendre des risques, sinon on reste toujours à la même place. Aujourd’hui, les téléphones ont pénétré le marché de la photographie au détriment des appareils compacts. C’est là qu’auront lieu les prochaines innovations je pense. Il y a du boulot à faire par rapport à la lentille. La 3D et la réalité augmentée sont d’autres champs d’investigation.

– Utilisez-vous votre téléphone pour photographier?

– Je m’en sers comme aide-mémoire, pour me souvenir du nom d’un restaurant par exemple, mais pas de manière sérieuse. Je tiens à faire la distinction. Ce qui m’inquiète, ce sont les tirages. Je possède environ 50 000 photographies dans mes archives, que j’ai tirées moi-même. La plupart des jeunes photographes ne le font pas. Qu’est-ce que cela va signifier pour la suite? Leurs images sont dans le cloud, mais les plateformes évoluent rapidement. J’encourage les jeunes à faire des tirages, pour la mémoire collective mais aussi pour la valeur marchande. Je peux vivre tranquille aujourd’hui, grâce à mes tirages.

– Après la rue, les plages de Cape Code et les portraits, vous êtes désormais passé aux natures mortes. Pourquoi?

– Je suis le premier surpris. Je n’ai jamais fait ça de toute ma vie. (Il déplace les verres de citronnade et le téléphone posés sur la table.) Les objets que j’utilise sont voués à être jetés, or ils dégagent une telle présence. Je les regarde et je cherche la meilleure manière de les assembler. Un peu comme un metteur en scène qui offrirait une dernière performance à ses acteurs. C’est sans doute une question d’âge. Lorsqu’ils sont vieux, les peintres se mettent à représenter les quatre saisons. Pourquoi? La mort est à côté de moi tout le temps. Elle ne me fait pas peur, mais je la sens qui rôde et cela induit une nouvelle manière de contempler et de comprendre le monde. C’est peut-être pour cela que ces vieux objets me parlent!


Joel Meyerowitz: Early works, jusqu’au 27 août aux Rencontres photographiques d’Arles.