Depuis son bureau de la Villa Maraini, Joëlle Comé jouit d’une vue imprenable sur Rome. Située sur la colline du Pincio, la splendide bâtisse à belvédère qui abrite l’Istituto Svizzero a été construite en 1903 selon les critères de l’époque qui mélangeaient allègrement tous les genres de l’architecture classique. Ajoutez à cela un jardin luxuriant rempli d’oiseaux qui pépient, une salle d’exposition, une annexe au style contemporain avec des chambres et des ateliers pour loger les résidents et vous aurez une idée du havre helvétique que gère depuis bientôt un an cette Genevoise ravie de son exil, avec mari et enfant, dans la Ville éternelle.

«Rome me plaît beaucoup. C’est la capitale d’un grand pays. Alors oui c’est un endroit surchargé d’histoire ancienne, mais son offre culturelle et intellectuelle est incroyable», jure la directrice. Laquelle s’est empressé dès son arrivée le 1er août 2016, de resserrer les liens avec les autres instituts étrangers noués par son prédécesseur, Michele Luminati, historien du droit à l’université de Lucerne.

La tradition de ces missions remonte à Napoléon. En 1803, l’empereur réaffecte la Villa Médicis pour en faire l’Académie de France. L’idée? Envoyer les artistes et les intellectuels lauréats du Prix de Rome s’imprégner de l’esprit spirituel de la cité pontificale et des beautés romaines. Celles-là même qui subjuguèrent tellement Stendhal que l’auteur de la Chartreuse de Parme s’en trouva émotionnellement siphonné.

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La villa du roi de la betterave

En comparaison, l’Institut suisse, qui fête cette année le 70e anniversaire de sa création, est une toute jeune fille. Sur le mur de son office, un dandy à fine moustache observe Joëlle Comé. Le portrait représente Emilio Maraini, aïeul du conseiller national Carlo Sommaruga, représentant de la famille au conseil de fondation de l’institut. «C’est lui qui s’est fait construire cette propriété. Il a fait fortune grâce à la betterave sucrière mais est mort jeune, raconte la directrice. C’est sa veuve, Carolina Maraini-Sommaruga, qui a offert en 1946 la villa à la Confédération à la condition d’en faire un lieu qui soit au service de la culture et des échanges entre la Suisse et l’Italie, en y accueillant artistes et scientifiques pour parfaire leur formation, ou mener des projets d’études.»

Très généreux mais discret, l’institut n’a jamais beaucoup fait parler de lui. A Joëlle Comé de le faire désormais rayonner. Challenge. «Il faut à la fois attirer le public romain ou de passage et intéresser les spectateurs suisses avec ce qu’on offre. Je veux renforcer le lien avec l’Italie, à Rome comme à Milan. Pour y arriver, je peux compter sur l’équipe qui m’accompagne.»

En ce moment, une exposition sur John Armleder 

Un team d’enfer qui ne ménage pas ses efforts pour organiser des conférences, des événements scientifiques en faisant aussi venir ici des petites formes, en danse notamment, et en montant des expositions, comme celle de John Armleder en ce moment. «Nous collaborons aussi avec le festival Romaeuropa autour de projets d’arts vivants. Et puis nous avons lancé les Summer Schools qui invitent les HES et les universités à venir se délocaliser ici pendant l’été avec un projet lié à Rome. L’année dernière c’était la HEAD, cette année il y aura en plus l’école d’art de Bâle. En 2018 nous accueillerons l’Académie d’architecture de Mendrisio.»

Et tout cela en poursuivant la mission de base de l’Istituto Svizzero dont le but n’est pas seulement d’imaginer une programmation culturelle. «Nous impliquons nos douze résidents – six artistes, six scientifiques – dans la vie culturelle de la ville. Nous leur organisons des visites, des rencontres, des workshops avec des personnalités susceptibles de les faire avancer dans leurs recherches», continue Joëlle Comé dont la belle énergie collaborative et le spectre culturel large ont sans aucun doute motivé son engagement en 2016 par le conseil de fondation. Première femme à diriger l’institut, elle brise ainsi la longue lignée de professeurs d’université qui l’ont précédée. «En fait, il y a eu une femme avant. Marguerite Van Berchem, une archéologue qui a donné un élan à l’institut vers 1949, mais sans jamais qu’on lui accorde le titre de directrice.»

Une jeunesse au cinéma

Autre temps, autre mentalité. Aujourd’hui, les rigidités semblent s’être visiblement décrispées «mais on attend encore des résultats concrets du côté des bailleurs de fonds», précise celle dont le parcours éclectique commence au cinéma. «J’ai passé une partie de ma jeunesse à voir des films. Mes dernières années du collège je les ai passées au CAC Voltaire à regarder des vieux Griffith.» A 20 ans, elle débarque à Bruxelles et entre à l’Institut national supérieur des arts du spectacle et des techniques de diffusion (Insas). «J’ai tourné quelques documentaires lorsque je travaillais pour le CICR, mais je me suis assez vite orientée vers la production. Je trouvais intéressant de rassembler, de faire exister la collaboration.»

Un esprit de bande qui va ensuite l’amener à L’ECAL dont elle dirigera le Département cinéma. «J’ai adoré faire émerger les scénarios et accompagner les étudiants tout au long de leurs projets.» Avant de rejoindre Charles Beer au Département genevois de l’Instruction publique pour qui elle gérera le service de la culture pendant neuf ans, dont deux sous la direction d’Anne Emery-Torracinta. «A Rome, je veux créer l’envie et faire en sorte que les connaissances se partagent. L’Institut suisse est un morceau de Confédération en terre italienne. Maintenant il faut montrer que beaucoup de choses s’y passent.»

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En dates


1963: Naissance à Genève

1983: Entre à l’Institut national supérieur des arts du spectacle et des techniques de diffusion (Insas) de Bruxelles

1988: Première mission pour le CICR

1996: Dirige le Département cinéma de l’ECAL

2007: Dirige le Service cantonal de la culture de Genève

2016: Le 1er août, elle prend la tête de l’Institut suisse de Rome