Musique

Joey DeFrancesco, un pas vers l’intronisation

L’enfant terrible de l’orgue Hammond confirme sa suprématie dans un disque-somme qui mettra tout le monde d’accord

Cette sensation, on ne l’avait plus éprouvée avec une telle intensité depuis Jimmy Smith: Joey DeFrancesco, et c’est une raison très suffisante de lui offrir quelques superlatifs, est en train de rejoindre le peloton de tête de ces hommes providentiels capables d’ouvrir toutes grandes les vannes d’un barrage, tout en restant parfaitement maîtres du flux torrentiel qui s’en échappe. Smith est bien l’horizon fantasmé de ce disque: modèle absolu mais non paralysant de DeFrancesco, il a réalisé le même genre de transfert qu’un Ray Charles déplaçant le gospel dans la sphère profane. Pas un hasard si Project Freedom, morceau-titre du disque, s’ouvre sur un long roulement de tambour aux allures sacrificielles: il y a de la cérémonie religieuse dans ce jeu.

Goût de la transe

Paradoxal pour un disciple de Jimmy Smith? Pas tant que ça. Smith le père a beau avoir dépouillé l’instrument de ses connotations ecclésiastiques (l’orgue Hammond, qu’on le veuille ou non, est un rejeton de l’orgue d’église) en lui conférant une dignité laïque, il s’est empressé de réinjecter dans sa musique, tout sauf mécréante, une bonne dose de sacré. En témoigne n’importe lequel de ses albums Blue Note. DeFrancesco ne fait pas autre chose lorsqu’il cultive, sans se laisser emporter par lui, ce goût de la transe si indissociable du climat spirituel des églises noires. De fait, dans ce quartette apparemment mixte, comme on disait autrefois, où le guitariste Dan Wilson, le saxophoniste Troy Roberts et le batteur Jason Brown joueraient un peu le rôle de concélébrants, il est en principe le seul élément blanc. On en est à vrai dire de moins en moins sûr à mesure que le disque avance.

Adoubé par Quincy

Il suffit d’observer la façon dont il tord, cajole, essore le tube de Sam Cooke A Change Is Gonna Come: le feeling est black, le climat jubilatoirement gospelisant, et si jamais un musicien blanc est capable d’un tel abandon à des forces supérieures ou souterraines, on veut bien intenter un procès pour imposture à tous les théoriciens de l’identité raciale. Clairement – si l’on ose dire – un coup dur pour les partisans du «jazz is black». Mais un disque inspiré jamais n’abolira les clichés, et la caution noire est toujours de mise. Ici, c’est Quincy Jones en personne qui se fend de «liner notes» sommaires mais sympa où il donne, c’est la loi du genre, le bon Dieu sans confession à son protégé du jour.

Pas un mot, donc, de ces disques, appelons-les des mauvais jours, où DeFrancesco se laisse aller aux pesanteurs d’une démonstration certes brillante, mais à la longue pesante. Ici, le swing est ravageur. Enorme. Contagieux. C’est un peu le «chauffe ou crève» que l’ancêtre Bill Doggett s’était donné pour devise, et que DeFrancesco traduit dans une syntaxe à la modernité décomplexée. On s’étonne à peine de trouver un petit air Weather Report à l’une des nombreuses compositions (The Unifier) qu’il signe ici. Il y a, de fait, un côté bidouilleur de sons à la Joe Zawinul chez ce Joey DeFrancesco qui rêve d’horizons plus larges et d’aventures «bigger than life». La démesure est dans sa nature et, quand on l’a compris, ses incursions au piano électrique et à la… trompette (jets de notes «milesdavisiens» de One) ne surprennent pas plus que la poly-instrumentalité baroque d’un Roland Kirk avec qui la mode des duos posthumes pourrait bien le voir associé un jour.


Joey DeFrancesco, «Project Freedom» (Mack Avenue/Musikvertrieb)

Publicité