La douceur l’accompagne. Et la bienveillance auréole son sourire d’enfant. John Adams, un des papes de la musique répétitive américaine, n’a rien du chef de file. A bientôt soixante-dix ans, c’est un homme libre, allégé du poids des conventions et des règlements. Pour la première fois, ce grand représentant de la musique minimaliste – dont Phil Glass ou Steve Reich sont d’autres figures de proue, aborde Genève devant l’orchestre qui a bercé ses jeunes années. Une découverte?

«Quand j’avais sept ans, des amis de mes parents m’ont offert un disque. C’était Petrouchka de Stravinski avec Ernest Ansermet et l’OSR. J’ai écouté cette version en boucle jusqu’à ruiner le disque. Pour moi cet enregistrement est fondateur. Plus tard, j’ai compris la spécificité de son caractère français, fondé sur la transparence, la délicatesse et la clarté.»

Le Temps: Le minimalisme, ça représentait quoi à l’époque pour vous?

John Adams: Je viens du jazz, par mon père saxophoniste et ma mère chanteuse. Lors de mes études de composition, malgré une grande admiration pour Boulez, Berio ou Stockhausen notamment, je ne pouvais pas m’identifier à leurs langages. Il n’y avait pas ce beat dont j’avais besoin à 20 ans. La musique répétitive m’a permis de trouver des sources d’inspiration dans la force de sa pulsation. Mais j’ai vite trouvé le minimalisme trop rigide, trop incapable d’être dramatique et de proposer quelque chose d’inattendu, une rupture.

– Quels sont les piliers de cette mouvance?

– Trois choses essentielles: un sens puissant de la rythmique, un groove, et une grande énergie. Ensuite, c’est un genre tonal, non dissonant, plus proche de la musique populaire ou du jazz. Enfin la répétition est utilisée comme structure architecturale. Ce qui peut procurer, à la longue, une sensation d’extase hypnotique, obsessionnelle, à la manière des derviches tourneurs ou autres musiques rituelles ou religieuses du monde comme le gamelan par exemple ou certaines musiques africaines. C’est très physique, éprouvant à diriger. Lors du concert de l’OSR, je devrai apporter plusieurs T-Shirts…

– Avez-vous choisi les trois œuvres du programme?

– Oui, car l’orchestre voulait une affiche «Tout Adams» pour le festival de la Bâtie, ce qui est risqué dans une ville où on n’est pas forcément très connu.

– Diriger ses propres œuvres, est-ce une façon d’en proposer une interprétation idéale?

– J’ai beaucoup de chance car je bénéficie des meilleures chefs du monde, comme Simon Rattle, Gustavo Dudamel ou Esa Pekka Salonen qui me jouent souvent. Mais je pense que je peux donner quelque chose de plus.

– Quoi?

– Je connais la pièce et j’ai la permission de changer des choses! J’ai dirigé Shaker Loops pendant trente-cinq ans, et même si Scheherazade.2 date de 2 ans, je l’ai déjà menée sur scène à une trentaine de reprises. Chaque fois, je fais mieux, je perfectionne, j’y porte de petits changements. Quand je regarde les partitions de Mahler ou Boulez, je sais qu’ils sont compositeurs. Cette profonde expérience des musiciens et des orchestres, savoir ce qui est possible ou impraticable, ce qu’on peut accomplir en une seule répétition ou pas, la plupart des simples chefs n’en ont pas idée.

– Pourquoi pensez-vous que votre musique, bien que moderne, est populaire?

– Chez nous on dirait qu’il y a un «gros poisson dans un petit étang». Le monde de la musique contemporaine est très restreint en comparaison de la musique pop. Je me sens humble. Je suis une figure très modeste de la culture américaine face à Beyoncé ou Woody Allen. Mais j’ai une audience et j’en suis très touché. C’est peut-être dû au fort sentiment national des Américains, même si je suis plus Kerouac que Trump…

– Comment définiriez-vous votre musique?

– Une forme de synthèse entre différentes influences musicales.

– Très loin du cross over…

– En effet, à l’opposé! Je trouve ça odieux, cheap, à l’inverse de tous les grands compositeurs classiques qui ont synthétisé des langages venus d’époques et de cultures diverses en s’en inspirant dans leur propre expression.

– Vous parlez facilement de «jardinage» dans votre façon de composer. Pourquoi?

– Parce que quelque chose pousse et grandit. J’utilise cette analogie car il y a un aspect autonome dans la création d’une partition. Une œuvre qui commence, c’est comme une graine, un embryon. Une femme porte un bébé et peut dire qu’elle le fait. Mais l’enfant se fait aussi lui-même. Quand on amène une nouvelle pièce musicale au monde, notre action est très partielle. Au fur et à mesure, je coupe quelques branches, je réalise des petits ajustements. Chaque fois ça change. C’est très excitant. En pop music, ce n’est pas le cas, c’est toujours pareil, tout le temps.

– Votre œuvre symphonique paraît souvent cinématographique.

– C’est sans doute lié au fait que ma musique a un grand sens de l’espace, ce qui est une particularité très américaine. Cela donne une impression de travelling, comme un road trip à la Jack Kerouac ou un voyage à la Jimi Hendrix.

– Vous êtes un enfant des sixties. Que reste-t-il de vos rêves?

– J’ai eu une immense chance comme créateur. La grande bataille de ma vie est de ne pas avoir voulu être un compositeur comme les modernistes européens, tous ces modèles que j’ai étudiés à l’école et que j’ai rejetés en restant toujours dans la controverse. Aujourd’hui les jeunes me respectent et aiment ma musique. C’est un grand privilège.

– La génération actuelle a-t-elle un futur ou tout a-t-il déjà été fait ou dit?

– Toutes les générations ont pensé que tout avait déjà été dit ou fait, que rien ne pouvait aller au-delà. Je connais bien ce sentiment, après Bach, Stravinski et tant d’autres. Mais je trouve que c’est une très bonne époque pour être compositeur. Il y a beaucoup de supports financiers pour de nouveaux travaux. Et les jeunes s’entraident à travers les réseaux sociaux. Quant aux académies d’orchestre comme à Berlin ou à Londres, elles fleurissent. C’est très stimulant.

– Allez-vous toujours dans la forêt pour vous inspirer?

– J’ai une petite hutte sans eau, dans les bois en Californie près de l’Océan. J’y vais parfois, mais je n’ai pas particulièrement besoin de la nature pour composer, bien que je l’aime infiniment.

– Comment composez-vous alors?

– J’aimerais savoir. Quand je commence, c’est toujours extrêmement difficile car je ne sais pas ce qui va se passer. Chaque fois, je voudrais que ce soit la meilleure. C’est terrible, le commencement. Quand je trouve finalement l’ADN d’une pièce ou qu’une méta-inspiration intervient, comme une image, un thème ou une phrase, alors ça devient fun.


Victoria Hall, vendredi 2 septembre à 19h. Rens: 022 807 00 00, www.osr.ch. 022 738 19 19, www.batie.ch