Des animaux empaillés, comme on peut les voir dans un diorama du Muséum ou du Jardin des plantes. Une série de drapés de beaux tissus, tendus sur châssis. Plusieurs salles où se succèdent des peintures aux géométries très visuelles. Un cabinet de dessins équilibristes. D'immenses toiles aux coulées spontanéistes. Les nouveaux accrochages du Musée d'art moderne et contemporain de Genève (Mamco) sont, à son habitude, multiples et font dans la diversité et le dialogue des contrepoints. Sauf que, cette fois, les œuvres procèdent toutes du travail d'un seul artiste, le Genevois à la renommée internationale John M Armleder.

Le directeur du Mamco, Christian Bernard, nous avait prévenu: «Le visiteur aura le sentiment de visiter plusieurs expositions en une seule ou plusieurs Armleder visibles sous ce seul nom.» Lui-même, John Armleder se fait un plaisir de glisser: «L'exposition a toute l'apparence d'être une monographie d'ordre rétrospectif, mais elle est faussée. Parce qu'il n'y a aucun ordre chronologique, il n'y a aucun système hiérarchique restitué.»

Toutefois, l'accrochage débute au quatrième étage avec «des toiles qui pourraient, précise John, faire comprendre le travail; par leur échantillonnage». Mais ce n'est qu'une apparence. Une remarque précise le propos artistique: «Bien évidemment, on est ici dans une stratégie du goût et du mauvais goût.» L'aveu éclaire sa façon de se glisser dans cet entrebâillement. Par exemple, il a fait siens d'énormes fauteuils dont les montants et la coque reproduisent une carapace de crabe dans un bois massif. Ce sont des modèles qui se trouvent sur le marché. Et l'on peut supposer que des gens les achètent parce qu'ils ne leur déplaisent point. Aussi, pourquoi s'offusquer et trouver que l'artiste propose n'importe quoi, dès lors qu'il les intègre à ses œuvres? C'est de ces dissonances que joue Armleder. A sa manière, l'artiste genevois se trouve au point de rencontre entre art élitaire et art populaire. Un débat qu'il absorbe, dira-t-on, par fusion.

Donc, après une apparence de panorama au quatrième, l'exposition se poursuit au troisième étage avec des dessins des débuts, certains même des années 1962-63. Où déjà se remarquent une disposition à picorer dans l'instantanéité et une faculté à se projeter dans des visions plus amples et plus assimilatrices. Mais au-delà de cette introduction, subodore Christian Bernard, «l'exposition va probablement rajouter de la complexité et de la confusion. Mais je pense qu'elle va pousser plus loin cette idée de constellation, de conservation, de conjonction qui désigne la production de relations entre les œuvres et sur laquelle nous avons particulièrement travaillé au cours de notre dernier cycle d'expositions.» Le directeur du Mamco confesse d'ailleurs: «Une partie de mon travail est très inspirée par la façon de faire de John.» Cette complicité, John la fait remonter à l'époque où lui-même avait fondé à Genève, à la fin des années 1960, la galerie Ecart où Christian, alors en France, venait voir ce qui s'y passait. «On a aussi fait des choses ensemble à Nice, lorsque Christian Bernard dirigeait la Villa Arson.»

Cette connivence de spécialistes ne se joue pas au détriment du spectateur. Ce qui déroute n'est pas proposé par originalité, mais pour bousculer les valeurs. John Armleder, en «collisionnant tout», offre à chacun de recouvrer sa propre liberté d'appréhension. «De façon à ce que chacun, s'il y a une logique, la découvre de lui-même. Moi-même, je n'ai jamais voulu privilégier ou édicter un type de lecture obéissant à des règles, parce que je sais qu'elles vont évoluer.» Toute imposition de conduite, d'idée, le révulse. Il fut condamné comme objecteur de conscience. Et les images qui l'occupèrent dans sa cellule de prison sont évoquées dans une des petites salles du musée. «Pour moi, il ne peut y avoir de vision unique. Cette conception est quelque chose que je déteste, à laquelle je ne crois pas et à laquelle je voudrais infliger le plus de démentis possible.»

Au visiteur donc de se laisser aller à ses propres inclinations, d'oser admirer ces décorations florales dont on garnit parfois de gros pneus, d'avoir le cœur qui chavire avec les vagues des néons ou de vidéos qui ont l'air de petites fêtes de Noël. S'y ajoutent encore: peintures murales décoratives, séries de photographies qui rivalisent avec les magazines sur la vie des vedettes ou grandes peintures aux alchimies déflagrantes. A lui de tirer de la prolixité de l'artiste sa propre fantaisie.

John M Armleder, Amor vacui, horror vacui. Mamco (rue des Vieux-Grenadiers 10, Genève, tél. 022/320 61 22, http://www.mamco.ch). Ma-ve 12-18h, sa-di 11-18h. Du 18 octobre au 21 janvier. Vernissage ma 17 oct. 18-21h.