John Armleder, la générosité faite œuvre

L’artiste genevois a conçu la cinquième œuvre éditée en multiple par «Le Temps» pour ses lecteurs. Jamais sérigraphie n’aura été aussi ouverte. Secrets de fabrique

«Corail», 2014. C’est donc son nom. Le mot est passé comme cela sous les yeux de l’artiste, et John Armleder l’a attrapé pour en baptiser le multiple réalisé tout spécialement pour Le Temps, et qui est, là, en pleine fabrication. Nous sommes dans l’atelier de sérigraphie de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL), à Renens. L’artiste genevois a enseigné pendant près de vingt ans à l’ECAL. En même temps qu’il imaginait cette sérigraphie pour les lecteurs du quotidien, il préparait son exposition pour la galerie de l’institution, l’elac, gérée par Stéphane Kropf. Ce dernier, responsable de la filière arts visuels pour les étudiants en bachelor, a accompagné John Armleder dans les deux processus de création. Vernie jeudi soir, l’exposition marque le cap entre la fin de son professorat – l’artiste genevois a 66 ans – et de nouvelles formes de collaborations. C’était ainsi presque une évidence que de produire l’édition du Temps à l’ECAL.

Depuis octobre 2012, notre journal a déjà proposé quatre multiples réalisés en exclusivité. Pour la cinquième édition, nous avons sollicité un artiste à la dimension internationale, qui fait aussi un peu partie de l’histoire du Temps depuis qu’il a habillé l’un de ses numéros. Rédacteur en chef invité du Samedi Culturel du 9 juin 2012, il avait aussi glissé sous les textes et les images d’actualité une série de pictogrammes. La sérigraphie qu’il a conçue pour cette édition reprend une partie de ces images, et d’autres, qu’il a déjà utilisées ou utilisera peut-être. Détournées, alignées sans égard à leur possible signification, celles-ci perdent de leur capacité figurative pour devenir des motifs abstraits.

Bien avant la première ébauche, le projet a commencé autour de quelques thés hivernaux dans le tea-room genevois où l’artiste a depuis toujours ses habitudes. Les rendez-vous ressemblent plus à d’aimables conversations – c’est un art qu’il maîtrise totalement – qu’à des séances de travail formatées, un ami, voire les clients des tables voisines, participant volontiers. Nous avons parlé de voyages, des votations, de la presse, ou encore de l’aviron, que John Armleder a pratiqué avec assiduité. Il fait même partie des créateurs du Tour du Léman.

Et puis un jour sont venus les pictogrammes, d’abord simplement alignés sur une feuille blanche, puis recouverts, en transparence, d’un de ces soleils qui servent de motifs chez les glaciers pour les serviettes en papier. Il était alors vert pâle.

Du côté de l’exposition de l’elac, les choses s’accéléraient aussi. Un dimanche, nous avons retrouvé John Armleder dans l’immense halle d’exposition avec un masque à gaz. Filmé par une équipe de cinéma qui s’intéresse à la fabrique de l’art, ses assistants et lui renversaient des pots de peinture et de vernis divers sur de vastes toiles posées à l’horizontale sur des plots un peu au-dessus du sol. L’odeur des solvants était terrible, mais les jeux de couleurs qui se mêlaient lentement, ou plus rapidement quand l’artiste les étalait avec une sorte de grand racloir, étaient un vrai plaisir. Paillettes, coquillages, jouets miniatures, petits bouts de mousses synthétiques et autres babioleries étaient jetés dans la peinture pour s’y retrouver prisonniers durant le séchage.

Dix jours plus tard, nous revenons, à quelques jours du vernissage, pour le tirage de la sérigraphie. Les toiles sont redressées, encore un peu humides parfois, avec de magnifiques craquelures là où la peinture s’est accumulée en une couche plus épaisse. Au sous-sol aussi, dans l’atelier de sérigraphie, les couleurs sont en train de s’imposer.

Celui-ci est au bout d’un dédale de pièces où l’on croise différentes techniques d’impression. John ­Armleder est clairement à l’aise dans cet univers. Dès les premiers temps de la Galerie Ecart, qu’il fonde avec des amis à la fin des années 1960, le groupe se dote d’une imprimerie. D’abord utilitaire, celle-ci devient très vite un outil de création artistique. Ecart éditera une cinquantaine de ­livres.

Dans la pièce, les deux sérigraphes, Sylvain Croci-Torti, responsable d’atelier, et Frédéric ­Gabioud, sont à l’œuvre depuis le matin. Ils ont préparé les écrans pour le tirage, la sérigraphie s’assimilant à la technique du pochoir. Ils ont aussi préparé un tas de pots de couleur. John Armleder a en effet décidé de faire évoluer le projet.

«Alors, on y va pour un iris?» En impression, un iris n’est pas une fleur mais une déclinaison de gammes de couleurs sur un tirage qui sert d’épreuve de contrôle. Mais ici pas question de contrôler quoi que ce soit. John Armleder encourage les deux jeunes gens à choisir les premières teintes, les guide à peine, élégamment. Après tout, eux aussi sont artistes, fraîchement diplômés de l’ECAL justement.

Et c’est parti pour les premières sorties. Les rayons blancs du soleil explosent sur un fond mat, où un bleu violet et un rouge sombre sont éclaircis par un jaune fluo. Mais à chaque feuille, cela évolue, le trio ajoute d’autres teintes, Sylvain Croci-Torti passe le racloir sur la plaque et l’on sort des feuilles où les teintes semblent presque s’aquareller avant qu’on retrouve à nouveau plus de matité. Un rouge plus orangé fait son apparition, des verts. Sans cesse, il faut rincer les outils pour passer d’un pot de couleur à l’autre.

«Il n’y a pas d’odeur», remarque John Armleder. «Oui, les nouveaux produits à l’eau sont devenus tout à fait efficaces. Il n’y a plus besoin de solvants», explique le sérigraphe. Les jeunes générations d’artistes sont plus soucieuses de leur santé. John Armleder, lui, a beaucoup travaillé, comme pour ses peintures exposées à l’elac, avec des produits dangereux. Il sait que cela a peut-être été l’une des causes des problèmes cérébraux qui lui ont valu de longs mois d’hospitalisation il y a une poignée d’années.

Le premier passage est terminé, les feuilles sèchent sur les claies jusqu’au lendemain. Ce jour-là, pour fixer les pictogrammes sur ces fonds bariolés, deux couleurs seulement. On commence par de l’argent pour le début du tirage, puis on passe à l’or avant de revenir à l’argent.

Ainsi, l’artiste a-t-il bien conçu un multiple pour les lecteurs du Temps, mais rarement multiple n’aura été si diversifié. Aucun des 80 exemplaires signés et numérotés ne sera semblable à un autre.

D’un bout du processus de création jusque dans les appartements où les pièces seront exposées bientôt, le principe du partage, de l’ouverture reste le même. Ne rien fermer, laisser la place pour que l’autre, l’assistant, le sérigraphe, l’acquéreur, trouve aussi sa place. Quels qu’ils soient, les objets d’art produits par John Armleder découlent d’un partage. Ils sont à l’image de son idée de l’humain, simplement.

«Ring Bell Twice», une exposition de John Armleder à la Galerie l’elac, ECAL, av. du Temple 5, Renens. Jusqu’au 4 avril. Mardi 11 mars à 18h dans le Studio Cinéma de l’ECAL, performances inédites du plasticien avec le musicien et artiste Christian Marclay. www.ecal.ch

Retrouvez un reportage sur la fabrication de «Corail» et les propos de John Armleder sur www.letemps.ch/armleder

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