mythique

John Baldessari, géant de l’art contemporain

En juin dernier, l’artiste nous a reçu pour une interview exclusive. Son œuvre, comme sa façon de répondre aux questions, place l’interlocuteur dans un état de pleine conscience des interactions qui se jouent entre l’objet d’art – ou de conversation – et sa destination.

Quelque temps plus tôt, durant un mois de février particulièrement rude, on avait presque sabré le champagne. Après des semaines de tractations et d’échanges de mails, l’assistante de l’artiste nous promettait enfin une interview avec le maître pour le 27 juin. Le rendez-vous était pris dans son atelier de Venice. Venice – son dérivé balnéaire Venice Beach – c’est la mini-ville dans la mégalopole de Los Angeles qui abrita durant les années 70 les artistes, poètes et écrivains californiens, ainsi que les pionniers de la surf et skate culture. Si, aujourd’hui, la fameuse promenade qui borde la langue de sable s’est reconvertie en destination touristique et que la contestation a déserté la bande de béton, il demeure, sur ces quelques mètres de bitume encombrés par les vendeurs, artistes du dimanche et clochards cosmiques, une poésie sonore et visuelle unique en son genre et malgré tout irrésistible…

Le reste de Venice s’est gentrifié depuis les années 70, passant d’un quartier proscrit à un lieu de résidence tranquille, près de l’océan et loin des artères encombrées de la Cité des Anges. Flanquées de leurs bougainvilliers et palmiers, les petites maisons colorées de Vernon Avenue – la rue où se trouve l’atelier de John Baldessari – peinent à afficher leur numéro. Une construction qui ressemble en version réduite au Guggenheim de Frank Gehry interrompt soudain le rythme de l’avenue. Après vérification, il s’agit bel et bien du numéro qu’on cherche. Presque comme une évidence, le bâtiment dont les lignes font écho à l’un des plus importants musées d’art contemporain au monde sert de berceau aux œuvres de l’un des artistes vivants parmi les plus respectés.

Le rythme du public

John Baldessari est un géant dans tous les sens du terme. Lorsqu’il nous ouvre la porte, l’artiste est tellement grand qu’on aurait presque l’impression qu’il se trouve sur un piédestal. Il l’est en quelque sorte puisque dans les écoles d’art du monde entier, on cite en référence cette figure âgée de plus de 80 ans et active depuis presque cinquante ans. Mais arrêtons avec les chiffres, si l’artiste a tout du monument d’histoire, ses yeux brillent d’une malice juvénile.

Une malice qui se trouve au cœur de son travail. Dès la fin des années 60, John Baldessari livre au public des œuvres qui éveillent d’innombrables questions. Instinctivement, le spectateur cherche à créer du sens à partir de ce qu’on lui donne à voir. La juxtaposition d’images semble signifier une corrélation, un lien se tissant entre l’une et l’autre. De même que le titre d’une œuvre se rapportant souvent à son contenu, son origine, son esthétique, son message, son dessein. Or, les œuvres de Baldessari semblent résister à toute lecture rapide. On ne parvient pas à comprendre pourquoi il choisit de faire se côtoyer ces deux images, ni pour quelle raison il donne à son travail cet intitulé. L’artiste est une sorte de sphinx dont les pièces posent plus d’énigmes qu’elles n’en résolvent. Mais ces interrogations sont autant de dialogues ouverts entre l’art et son public, comme une manière de susciter l’interaction. Une vision nouvelle pour les sixties mais qui qualifie bien le nouveau paradigme instauré par les artistes de ces années-là. C’est au niveau même de la réception de son travail que se positionne l’artiste, et moins en fonction d’un produit fini, somme d’expériences closes. «On dit qu’en moyenne les spectateurs restent moins de 7 secondes devant une œuvre, rappelle John Baldessari. Moi, j’essaie de ralentir le rythme du public en rendant mon travail un tout petit peu plus difficile à comprendre.» Mais pas trop. «Il ne faut pas non plus décourager les spectateurs! Il faut leur donner envie de participer au jeu qu’on veut leur faire jouer! Mon but c’est de les rendre plus conscients de ce qui prend forme dans l’interaction entre l’œuvre et eux. Et s’ils passent ainsi 20 secondes plutôt que 7 devant mon travail, j’en suis ravi!»

Mise en doute perpétuelle

Si John Baldessari s’est toujours senti des affinités particulières pour l’art, il n’a assumé que très tardivement son statut d’artiste. «Pendant longtemps, je ne me suis pas considéré comme un artiste. J’étais un enseignant.» Il voulait seulement transmettre, pas forcément créer. «Artiste, pour moi, c’était un mot qui s’écrivait avec un A majuscule. Je n’osais pas m’attribuer seul ce qualificatif.» Toutefois, il se sent des capacités. Sentiment confirmé par bon nombre de ses professeurs, qui entrevoient le talent du jeune homme. «Ma vocation s’est en partie nourrie de cette reconnaissance. Cela m’a encouragé et m’a permis de démystifier le statut d’artiste. Comme tu peux être un bon ou un mauvais charpentier, tu peux être un bon ou un mauvais artiste. Cela ne voulait pas pour autant dire que je me considérais comme un génie. Ce n’est qu’à partir de 32 ans que je me suis assumé en tant qu’artiste.»

La mise en doute est chez Baldessari une modestie mais aussi un modus operandi . Il conteste sa propre valeur en tant qu’artiste, déjoue les réflexes des spectateurs face aux œuvres et questionne la prétendue innocence des images. «Toute image est manipulation», énonce-t-il comme une évidence. Mais cette mise en doute permanente n’a rien de moralisateur. Bien au contraire, à chacun de se forger sa propre opinion. «Je ne peux pas vous expliquer mon travail, chacun y voit ce qu’il souhaite.» On parcourt rapidement les images qu’on a en tête de son œuvre: des photos empruntées à de vieux magazines, des scènes de film, des clichés sur lesquels les silhouettes ont parfois disparu, remplacées par des aplats de couleurs. Et puis des gros points bleus, jaunes, rouges. Des nez, des oreilles, des sourcils. Des trompettes parfois. Et beaucoup de textes. «Je me suis toujours intéressé aux théories des structuralistes – Lévi-Strauss, Barthes –, aux recherches autour du langage. Pour moi, une image ou un texte ont une valeur équivalente. L’un n’est pas plus important que l’autre.» A voir ses œuvres, on ne peut que lui donner raison. Quoi de plus efficace que cette toile qui évoque le tableau noir scolaire et sur laquelle se répète à l’infini la phrase «I will not make any more boring art». La punition d’un artiste à un public qui ne s’attendait pas à une telle confrontation.

Imagerie de masse

Il est difficile d’établir une définition nette et précise de l’artiste ou de son œuvre. Artiste conceptuel? «Oh non, pas encore cette question, répond-il presque ennuyé. Je ne comprends pas pourquoi on a toujours voulu faire porter ce qualificatif à mon travail . Je ne sais pas ce que ça peut bien vouloir dire qu’être un artiste conceptuel. Le terme est trop étroit.» Sûrement aussi qu’un artiste avec une telle carrière ne peut pas vraiment se contenter d’une seule étiquette. Parmi celles qu’il ne dédaigne pas: la «Picture Generation». Soit ces artistes – comme Richard Prince ou Robert Longo – attirés par l’imagerie de masse et les procédés de reproduction mécanisés, qui ont utilisé comme matériel de base des images ou publicités trouvées dans les journaux et magazines. «A un moment donné, j’ai arrêté de peindre. J’avais la conviction que l’artiste n’avait pas besoin d’un pinceau pour faire de l’art et je me suis approprié toutes sortes d’images, notamment des photographies des tournages hollywoodiens que j’avais achetées pour trois fois rien. C’est ce qui constitua la base de mon travail pendant longtemps.»

Œuvres en cendres

Pour sceller définitivement sa production picturale, en 1970 John Baldessari crée The Cremation Project , performance durant laquelle il met le feu à ses toiles réalisées entre 1953 et 1966, soit à l’époque quasiment l’ensemble de son œuvre. Avec les cendres, il confectionne des biscuits qu’il place dans un bocal.

L’installation finale consiste en la recette de cuisine des cookies et une plaque de bronze sur laquelle sont inscrites les dates de naissance et de mort des tableaux incinérés. «Je pense que l’art naît de l’art. Quand je travaille sur un projet, je me mets déjà à penser au prochain. J’ai de nouvelles idées, je les laisse mûrir et alors des motifs commencent à se dessiner dans mon esprit, des hypothèses naissent.»

Sortie d’atelier

En tant qu’artiste mais aussi en tant que professeur, John Baldessari s’est forgé une réputation qui aujourd’hui encore attire la nouvelle génération d’artistes en Californie. Intitulé «Post Studio Art», le cours qu’il dispense à CalArts dès les années 70 – il quitte alors San Diego pour s’installer à Los Angeles – est devenu un des mythes constitutifs de l’art contemporain. «Lorsque j’ai commencé à enseigner à CalArts, l’école n’en était encore qu’à ses débuts, se souvient-il. J’avais été embauché en tant que peintre, or je venais justement de mettre un terme à ma peinture. J’ai expliqué au responsable des programmes qu’il serait mieux que je partage avec les élèves mes recherches du moment puisque je ne peignais plus du tout.»

Baldessari propose alors d’intituler son cours le «Post Studio Art». «Je voulais que le titre du cours exprime cette idée qu’on pouvait faire de l’art n’importe où, qu’il n’y avait plus besoin d’avoir un atelier ni de tenir un pinceau.» En pratique, les cours du Post Studio Art se déroulaient rarement dans l’enceinte de l’école, mais en extérieur, en ville ou sur les collines alentour. «L’autre point important de ce cours, c’était que je ne considérais pas mes étudiants comme des étudiants mais comme de jeunes artistes auxquels je pouvais transmettre quelque chose et qui très certainement feraient un bien meilleur travail que moi par la suite.»

Marché de l’art

En 1985, l’artiste reçoit une bourse de la John Simon Guggenheim Memorial Fondation (qui distingue les artistes en milieu de carrière ayant des aptitudes artistiques exceptionnelles), ce qui financièrement lui permet de subvenir à ses besoins. Il quitte donc CalArts. «Très vite, l’enseignement m’a manqué et j’ai recommencé à donner des cours.» Mais l’atmosphère avait changé. «Au cours des années 80, l’art contemporain a commencé à se vendre et le marché de l’art est né, puis s’est développé.» Corollaire de cette nouvelle donne économique: l’argent. «Dans les années 70, si un artiste vendait son travail, il était méprisé par le milieu et on disait qu’il ne réalisait pas des œuvres d’art mais des produits puisqu’il les commercialisait. Ce que je pense – et que j’ai toujours pensé – c’est que l’art n’a rien à faire avec l’argent, ce sont deux choses distinctes.» Mais la nouvelle génération semble avoir un autre avis. «Comme il y avait de l’argent à se faire, les étudiants s’intéressaient aussi à la valeur marchande de leur travail. Mon rôle fut alors de leur montrer que le prix d’une œuvre n’est pas un indicateur de sa qualité, mais uniquement la somme qu’une personne est prête à céder pour acquérir l’œuvre.»

New York vs Los Angeles

Si John Baldessari reste bien conscient des règles tacites qui sous-tendent le marché de l’art, son travail commence néanmoins à se vendre lui aussi. «C’était en 1985 et j’avais pour habitude de ne surtout pas socialiser avec mes acheteurs. Ils achetaient mon art, ils ne m’achetaient pas moi en tant qu’artiste. Mais, au fil du temps, je me suis rendu compte que parmi les personnes qui appréciaient et collectionnaient mon travail se trouvaient des gens intéressants et sympathiques, avec qui je pouvais discuter et qui pouvaient m’amener à explorer de nouvelles pistes.» A l’époque, beaucoup de personnes s’intéressent au Californien et à son art. «J’étais l’un des premiers artistes de Los Angeles à exposer à New York.» D’abord en novembre 1968 à la Richard Feigen Gallery, puis en décembre 1969 au Whit­ney Museum of American Art. «Je ne me rendais pas compte alors de l’attitude snob de New York vis-à-vis de Los Angeles. Un jour, j’ai lu une critique dans le New York Times qui démolissait l’exposition d’un jeune artiste de L.A. Le texte était vraiment très dur et ne parlait absolument pas d’art. C’était un règlement de comptes uniquement motivé par le snobisme d’un New-Yorkais envers Los Angeles.» Sur la côte Est, on bosse, sur la côte Ouest, on se la coule douce. «New York s’est toujours pris pour le centre mondial de l’Art. Pour un New-Yorkais, du moins à l’époque, aucun artiste sérieux ne pouvait résider à Los Angeles. Pour exister, il fallait œuvrer dans la Grande Pomme. Les mentalités mettent du temps à évoluer. Mais les artistes ont – je crois – dépassé ce rejet. Les New-Yorkais – et le reste du monde – viennent à présent se former dans les écoles de Los Angeles.»

Quant à lui, il n’a jamais vraiment voulu quitter sa côte. «Pendant un temps, j’avais un appartement à New York et je vivais entre les deux villes. J’ai aussi hésité à prendre un troisième pied-à-terre en Italie, dans un petit village loin de tout.» Mais finalement, il est resté en Californie, poursuivant quotidiennement sa quête qui semble ne jamais pouvoir prendre fin, mais qui enfante des œuvres justes, à même de questionner l’art et son destin contemporain. «Je travaille tous les jours – week-end compris – de 10 heures à 18 heures. Sans exception. Je pourrais m’arrêter, mais je pense que si je continue, c’est que je ne suis pas complètement satisfait: il me reste encore des choses à dire, des idées à poursuivre.»

Eléments biographiques

John Anthony Baldessari naît le 17 juin 1931 dans la ville de National City en Californie, d’une mère danoise et d’un père autrichien. Il étudie l’art au San Diego State College, sur les campus de l’Université de Californie à Berkeley et à Los Angeles, puis au Otis College of Art and Design de Los Angeles.

Dès 1959, il enseigne l’art d’abord au niveau scolaire et plus tard au stade universitaire. En 1968, lorsque l’Université de Californie décide d’ouvrir un campus à San Diego, Paul Brach – le responsable du département d’art visuel – lui demande de faire partie des enseignants de la nouvelle faculté. En 1970, il s’installe à Santa Monica pour enseigner à CalArts. Parmi ses élèves: Mike Kelley, David Salle, Tony Oursler ou encore Matt Mullican. En 1986, il quitte l’école pour un poste de professeur à la UCLA (University of California Los Angeles). En 2008, il quitte l’enseignement.

Parallèlement à cette carrière, John Baldessari construit son œuvre. De 1959 à 1968, il se fait connaître par ses toiles figurant des lettres peintes et ses photographies légendées en référence à l’histoire de l’art. Entre 1967 et 1977, il réalise des vidéos et des films expérimentaux. Dès 1980, il crée des tableaux à partir de photographies ou d’images de cinéma qu’il collectionne, recadre, modifie. Depuis les années 2000, il ajoute des peintures à ses photo­collages.

En 2007, une de ses toiles – Quality Material (1966–1968)– est adjugée chez Christie’s New York pour un montant de 4’408’000 dollars, un record pour un travail signé de l’artiste.

Au cours de sa carrière, il a reçu de nombreuses distinctions, dont un Lion d’or pour l’ensemble de son œuvre lors de la 53e Biennale de Venise en 2009.

Ses œuvres sont présentes dans les plus importantes collections publiques et privées, comme celles du MoMA (Museum of Modern Art, New York), du Guggenheim Museum, du Lacma (Los Angeles County Museum of Art) et celle de l’homme d’affaires Eli Broad.

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