ROMAN

John Banville s’aventure «à la lisièrede la vision, comme à l’ombre d’un nuage»

Le romancier irlandais a marqué avec «La Mer», Booker Prize en 2005. Il garde cette plume hypnotique qui fait son style. «La Lumière des étoiles mortes», son nouveau roman, a la délicatesse d’une sonate d’automne, où l’ombre gagne peu à peu

John Banville aime «s’aventurer à la lisièrede la vision, comme à l’ombre d’un nuage»

Le romancier irlandais a marqué avec «La Mer», Booker Prize en 2005. Il garde cette plume hypnotique qui fait son style. «La Lumière des étoiles mortes», son nouveau roman, a la délicatesse d’une sonate d’automne, où l’ombre gagne peu à peu

Genre: ROMAN
Qui ? John Banville
Titre: La Lumière des étoiles mortes
Trad. de l’irlandais par Michèle Albaret-Maatsch
Chez qui ? Robert Laffont, 348 p.

«Elegance and Honesty». C’est ainsi que, dans son pays, on définit l’excellent John Banville, qui se considère comme un écrivain typiquement irlandais bien qu’il porte un nom français, hérité d’un lointain ancêtre huguenot. Partiellement autodidacte, né – en 1945 – dans une famille de la petite-bourgeoisie catholique qui lui a «transmis le sens de la culpabilité», Banville a commencé par travailler dans une compagnie d’aviation, a été journaliste à l’Irish Times et a longtemps tâtonné avant de trouver sa voix. Ses premières gammes, il les a faites en signant une trilogie scientifique – sur Copernic, Kepler et Newton –, puis il s’est frotté au roman «en luttant constamment avec le langage pour trouver la bonne musique»: scotché huit heures par jour à sa table de travail, à Dublin, l’auteur de La Mer – Booker Prize en 2005 – aime ciseler une prose chatoyante, fantomatique et presque hypnotique, afin, dit-il, de «s’aventurer à la lisière de la vision, comme à l’ombre d’un nuage».

Mais, pour cet orfèvre, la langue n’est pas seulement un outil destiné à raconter de bonnes histoires, c’est un univers parallèle dans lequel il s’enfonce pour devenir un autre: le thème du double – et son corollaire, le travestissement – est l’une des grandes obsessions de Banville, qui écrit aussi sous le pseudonyme de Benjamin Black des polars qui ne peuvent être que très noirs.

La Lumière des étoiles mortes, le nouveau roman de Banville, a la délicatesse d’une sonate d’automne, cet automne dont l’ombre menaçante s’étend peu à peu sur le narrateur, Alex Cleave, un comédien vieillissant aux prises avec son passé devant le miroir déformant de ses souvenirs. Alex Cleave, nous l’avions déjà rencontré dans un autre récit de Banville, Eclipse (traduit chez Robert Laffont en 2002), où l’on voyait cette star de la scène craquer brutalement devant son public – à la suite d’un affreux trou de mémoire – avant de plaquer son métier et d’aller s’embastiller dans la maison de son enfance, loin de l’esbroufe mondaine, pour jouer un rôle difficile: le sien, face à lui-même et à ses propres fantômes.

Ambiguïtés

Quand nous retrouvons Alex, aux premières pages de La Lumière des étoiles mortes, il est installé à sa table, sous un vasistas, dans le grenier où il rédige ses confessions. Mélancolique, solitaire, brisé par le suicide de sa fille Cass en Italie, il essaie de se consoler en arpentant «l’allée du souvenir», au temps de son adolescence. Avec cette confidence qui sert d’incipit à son récit: «Billy Gray était mon meilleur ami et je suis tombé amoureux de sa mère. Tout ça s’est passé il y a un demi-siècle. J’avais quinze ans et Mme Gray trente-cinq.» Ce que raconte alors Alex, c’est sa liaison secrète et ô combien inconvenante avec cette femme – Celia, «aux yeux bruns et humides» – qui l’a initié à l’amour et au sexe, le temps d’un été, dans un village irlandais des bords de mer. Pour lui, tout a commencé par la vision fugace d’un corps dénudé devant un miroir, puis il y eut ce baiser volé sur le siège d’un break et, ensuite, sur la paillasse d’une maison abandonnée au cœur des bois, tous ces rendez-vous clandestins et ces étreintes de plus en plus ardentes – un brasier qu’il n’a jamais oublié… «Celia Gray m’offrait la pleine jouissance de son corps, cet opulent jardin des plaisirs où je buvais, étourdi comme un bourdon au beau milieu de l’été», se souvient Alex, avant d’ajouter: «J’allais devoir me contenter de serrer mon secret contre moi sans pouvoir le partager avec qui que ce soit. Qui peut imaginer ce que c’était que d’être un jeune garçon et d’être aimé sous pareil climat? Ce que j’étais encore trop gamin pour percevoir, ou admettre, c’était que l’année, bien qu’à l’apogée de sa splendeur, était déjà tout près de décliner.»

Quel est ce déclin dont parle Alex? Il ne faut pas en dire plus, sauf à préciser que cette liaison n’a rien d’une bluette. Parce que d’affreux démons s’en mêleront, des démons que le narrateur de Banville débusquera progressivement, sans cesser de se demander si ses confidences sont «des souvenirs ou des constructions de l’esprit». Ce comédien – un être expert en dissimulation, pour raisons professionnelles – maquille-t-il le passé? Dit-il la vérité? Est-il en train de fantasmer pour adoucir une vieillesse où il se sent dépossédé de lui-même, jusqu’à perdre son identité? Et que cherchait vraiment cette femme qui l’a initié aux jeux de l’amour et de la transgression? Romancier de l’ambiguïté, Banville sème le trouble en virtuose de la psychologie mais aussi en philosophe avisé, qui sait que notre passé peut n’être qu’une pure légende, «quelque chose dont nous croyons nous rappeler mais que, en réalité, nous fabriquons».

Vertiges

Et pour ajouter le vertige au vertige, Banville raconte une autre histoire qui, elle, se situe dans le présent d’Alex. Lequel va pouvoir échapper à sa solitude lorsqu’on lui propose de reprendre du service pour le cinéma, afin de jouer le rôle d’un intellectuel particulièrement sulfureux, dont le prénom est l’anagramme du sien: Axel Vander, déjà rencontré dans Impostures (traduit chez Robert Laffont en 2003), où il affirmait – en écho aux intuitions de Banville – qu’il n’y a «pas de moi, pas d’ego, pas de précieuse étincelle d’individualité en chacun de nous». Tricheur, usurpateur d’identité, amateur de supercheries, Axel Vander est peut-être le double diabolique d’Alex – un imposteur, lui aussi? – qui, à l’occasion de cette aventure cinématographique, débarquera en Italie où il sera rattrapé par le fantôme de Cass, sa fille tant aimée qui s’est donné la mort sur un rivage de Ligurie…

Ressuscitant des personnages déjà mis en scène dans d’autres romans, tout en jeux de miroirs et en résonances symboliques, La Lumière des étoiles mortes est un thriller psychologique terriblement ambitieux, mais de bout en bout limpide et sensuel: une méditation envoûtante sur les confusions de l’identité et les pouvoirs de l’imagination, la fuite du temps et la rédemption par l’amour, dans une Irlande nimbée de mystère.

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