Littérature

John Berger, la littérature en résistance

L'auteur britannique, éternel rebelle, vient de s'éteindre à l'âge de 90 ans. Il avait décroché le Booker Prize en novembre 1972.

Dans ses Patries imaginaires, Salman Rushdie a dressé la liste de ses écrivains préférés. Parmi eux, John Berger, qui disait pratiquer la littérature comme un acte de résistance et qui vient de s'éteindre, à 90 ans. De ce côté-ci de la Manche, on a mis pas mal de temps à découvrir son immense talent parce qu’il vivait loin des cénacles, loin des modes, au pied des Alpes, et parce qu’il ne se laissait pas apprivoiser: libre comme le vent, ce franc-tireur n'a cessé de tourner le dos à la célébrité.

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Ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était larguer les amarres, et oublier son âge pour enfourcher l’énorme Honda noire avec laquelle il écumait les chemins. «Ma seule patrie, c’est ma langue», lançait, de son fort accent britannique, ce citoyen du monde à la crinière blanche qui avait décroché le Booker Prize en novembre 1972 pour un roman mystérieusement intitulé G. où il met en scène un personnage qui est tout à la fois un séducteur, un anarchiste, un passionné d'aviation et un démon sexuel se nourrissant d'interdits dans l'Italie du début du XXème siècle.

Cette année-là, l’attribution du très convoité Booker Prize a fait scandale en Angleterre. Parce que le roman, inclassable et avant-gardiste, avait l’odeur du soufre. Et parce que Berger, l’éternel réfractaire, toréait dans l’arène marxiste. Pire: le jour de la remise du prix – cinq mille livres – , il déclara qu’il offrirait la moitié de la récompense aux Black Panthers. «Je souhaite partager ce prix avec eux car ils résistent, à la fois en tant que Noirs et en tant que travailleurs, à l’exploitation des opprimés», lança Berger au terme d’une harangue particulièrement musclée, où il affirma vouloir «retourner ce prix contre lui-même».

Installation à Quincy

Et l’écrivain en profita pour aggraver son cas en annonçant qu’il quittait sa terre natale… Afin d’aller enquêter — avec le photographe genevois Jean Mohr — sur «les onze millions d’immigrés qui effectuent les travaux les plus sales et les moins payés de l’Europe industrialisée »

A l’époque, Berger a passablement bourlingué. Il a posé sa besace en Suisse, en Italie, dans le Vaucluse. Et il a fini par s’installer avec son épouse Berverly dans un minuscule village haut-savoyard de la vallée du Giffre, Quincy, où ne passent que les tracteurs et les hirondelles. «Je me sens ici chez moi. Avec les gens de la région, j’ai beaucoup de choses en commun: le même respect de la terre, le même sens de la précarité, la même inquiétude lorsqu'on scrute le ciel» disait Berger, qui habitait la plus modeste des fermes.

Quant à la chambre où il écrivait, c'était une petite pièce monacale à laquelle on accède par un escalier de bois. Et pourtant Berger n’avait rien d’un anachorète reclus dans sa tour d’ivoire: c’était au contraire un homme-orchestre qui pouvait tout à la fois peindre, dessiner, rédiger une étude sur Goya ou Le Titien, signer des chroniques dans les journaux, entretenir une longue correspondance avec une carmélite américaine, faire ses valises pour aller rencontrer le sous-commandant Marcos ou des réfugiés palestiniens, écrire un essai sur son ami Mahmoud Darwich, dont il a traduit les poèmes en anglais. Mais ce critique d’art très apprécié dans les universités anglo-saxonnes a également travaillé pour le cinéma, en particulier avec Alain Tanner qui lui doit le scénario de La salamandre.

Observateur du réel

D’un registre à l’autre, l’Anglais volant s’est imposé comme un remarquable observateur du réel. Et surtout comme un écrivain engagé, rebelle à l’ordre établi et aux discours dominants. «Sa grande qualité, explique Rushdie, c’est qu’il a toujours été capable de nous montrer que ce que nous voyons peut être manipulé.» Mais Berger n’écrivait pas pour autant des livres à thèse. Il avait horreur de ça. Ses combats, c’est avec les armes de la fiction qu’il les a menés. En racontant le lent naufrage de la paysannerie savoyarde (La cocadrille, Joue-moi quelque chose), la tragédie du Sida (Qui va là?), la dérive urbaine des SDF (King) ou le quotidien des prisonniers politiques entre l'Amérique latine et les territoires occupés (De A à X).

Des sujets-pièges, que le romancier aborde sans jamais tomber dans le pathos moralisateur. Picasso, avec Guernica, peignait la guerre en réinventant la peinture; Berger, lui, évoque les drames d’aujourd’hui en réinventant l’art de raconter. Son regard est un regard qui danse. Et qui rêve, afin que s’écroulent les murailles de la souffrance et de l’oppression. Autre rêve envoûtant, Le carnet de Bento, où Berger se glisse dans la peau de son philosophe de chevet, Spinoza, pour imaginer de quelle façon il voyait le monde quand, à Amsterdam, il se mettait à dessiner sur les carnets dont il ne se séparait jamais.

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Mais Berger était aussi un reporter qui savait écouter, comme le prouve Un métier idéal, où il donne la parole à un médecin de campagne anglais qui «pratiquait sa profession comme un sacerdoce» expliquait celui dont chaque livre est un acte politique. «La littérature, poursuivait-il, doit nettoyer les mots, s’insurger contre le laminage généralisé.» Là encore, une question de résistance. Et si l’homme à la moto, comme on l’appelle à Quincy, n’a jamais cessé de prêter sa voix aux exclus, aux oubliés et aux combattants, c’est parce que la fraternité était pour lui une vertu cardinale. Oui, cet écrivain-là est un berger, le berger des âmes perdues.

Les essais et les romans de John Berger ont été publiés aux éditions de L'Olivier et dans la collection Points/Seuil.

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