Le trait vif, agile et élégant, viril même, une connaissance de l’anatomie saillante, un dynamisme aux allures de mouvement perpétuel et des visages autant sensuels qu’expressifs: le style de John Buscema est aussi reconnaissable qu’indissociable des débuts de l’univers Marvel (les Avengers, le Surfer d’Argent, puis Wolverine…). Il est également celui qui transposa le mieux Conan le Cimmérien des romans à la bande dessinée, donnant par là même visibilité et pérennité au personnage et peut-être aussi à son auteur, Robert E. Howard. Pas mal pour un artiste qui trouvait les comics «nuls» et qui n’aimait pas les dessiner. Un livre imposant signé Florentino Flórez lui rend les hommages dus à son rang, celui d’une légende du neuvième art.

Enfance difficile

Issu d’une famille d’origine sicilienne, Giovanni Natale Buscema vit une enfance difficile mais agréable à Brooklyn, où il est né en 1927. Très vite, il tente de dessiner Popeye, puis passe à la vitesse supérieure: à la bibliothèque du quartier, il passe ses journées à recopier Michel-Ange, comme une obsession, ce qui le conduira à fréquenter pendant cinq années les Beaux-Arts. Sans succès. Il voulait devenir peintre, il sera dessinateur de comics. Un certain Stan Lee le contacte en 1948 pour l’intégrer à l’équipe de Timely Comics, futur Marvel.

Comme pour tous les dessinateurs de l’époque, il importe de produire, selon l’envie du temps et des lecteurs, des récits de guerre, du western, des polars, de la romance ou des adaptations de films. Il entraîne là ce qui constituera l’une de ses caractéristiques, qu’il partage avec Jack Kirby et le Japonais Osamu Tezuka: la rapidité de conception et de réalisation d’une planche. John Buscema en sortait deux à quatre par jour…

A l’école de la pub

Si Hal Foster (Prince Valiant) et Alex Raymond (Flash Gordon) comptent parmi ses influences majeures pour le trait, c’est un long passage dans la publicité, entre 1960 et 1966, qui développe son sens du récit. Sa narration en sortira transformée, plus incisive, plus variée. Alliée à sa maîtrise de l’anatomie du corps humain, à sa capacité de le mettre en mouvement et de rendre les expressions du visage, elle fera de chacune de ses pages un moment de puissance et d’émotion. L’histoire est en marche et elle commence par un retour chez Marvel. Entre-temps, Stan Lee avait redynamisé les super-héros, tombés en désuétude après la Deuxième Guerre mondiale, en créant Spider-Man, les X-Men, les Quatre Fantastiques ou les Avengers. Le genre est relancé et John Buscema devient l’un de ses principaux piliers, presque malgré lui.

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Il s’emploie à redéfinir chaque personnage dont il hérite, laissant certaines des pages les plus emblématiques du comics des années 1960 et après, que l’on pense à son interprétation toute en humanité de la Vision, à la confrontation du Silver Surfer et du diable version Marvel ou encore au Madripoor sans foi ni loi de Wolverine. Pourtant, c’est le personnage de Conan qui lui conviendra le mieux. Il hérite du titre en 1973, après le départ d’un futur grand, Barry Windsor-Smith, et en dessine plus de 200 histoires. Avec Roy Thomas au scénario, le Cimmérien se transforme en un colosse au bon sens instinctif, adoptant alors un ton et une scénographie plus adultes. Peut-être les plus belles pages de Buscema, artiste de caractère qui nous quitta en 2002.

Pièces rares

L’ouvrage de Flórez, s’il a parfois le ton de l’admirateur plus que du biographe, vaut particulièrement par la richesse de son iconographie, contenant de nombreuses illustrations rares. Un livre à la hauteur du Michel-Ange des comics, de celui qui donna un cœur à la production de masse, qui fournit une âme à ces personnages populaires et qui, en compagnie de quelques autres, révolutionna un genre voué d’abord à être jeté après consommation.


Florentino Flórez, «Big John Buscema», traduit de l’anglais par Jacques Collin, Urban Comics, 328 pages.