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John le Carré convoque à nouveau «L’Espion qui venait du froid»

Cinquante ans après les avoir créés, le maître anglais retrouve ses personnages fétiches pour un dernier tour de piste. Une manière de faire ses adieux au XXe siècle

Pourquoi un romancier reviendrait-il, plus d’un demi-siècle après, sur les personnages qu’il avait créés, dont il avait tracé le caractère, l’existence et le milieu puis qu’il avait abandonnés, définitivement semblait-il, au destin de tout personnage de roman, qui est de disparaître? Pourquoi John le Carré, dont, Dieu sait, l’imagination n’a pas tari, a-t-il choisi de faire revenir sous nos yeux aussi bien la figure d’Alec Leamas, le héros de L’Espion qui venait du froid (1963), que celles qui composent la « trilogie de Karla » (La Taupe, 1974, Comme un collégien 1977, Les Gens de Smiley, 1979) ?

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est bien adapté

Ses lecteurs pouvaient penser qu’avec la fin de la Guerre froide dont ces quatre romans restent sans doute l’évocation la plus juste et la plus saisissante, une page s’était tournée et que les voies nouvelles dans lesquelles l’auteur s’était engagé représentaient les nouveaux défis, les défis nécessaires, auxquels il pensait qu’il lui fallait faire face.

Métamorphoses et inventivité

La quinzaine de récits qui ont suivi la fin de cette trilogie ne témoignait pas seulement du fait que le Carré avait su se renouveler en abordant des thèmes d’une actualité dont il avait su suivre les métamorphoses, elle attestait aussi de la richesse de son inventivité.

Or voici qu’avec A Legacy of Spies, le tout nouveau roman de l’auteur,  Leamas et Liz Gold, Control, Oliver Lacon, Toby Esterhase, Jim Prideaux, Bill Haydon, Mendel et Millie McCraig, Karla et surtout George Smiley, bref tous les personnages d’autrefois reviennent par le biais d’un interrogatoire auquel Peter Guillam, le bras droit de Smiley, est soumis à la suite d’une plainte déposée par le fils de Leamas et la fille de Liz Gold, les deux victimes de L’Espion qui venait du froid. Pourquoi, encore une fois, cette revisitation des lieux et des personnes d’un temps révolu ?

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Dresser le bilan

John le Carré n’est pas seulement le romancier britannique le plus en vue de la seconde moitié du XXème siècle. Bien plus qu’un auteur à succès, il est aussi l’écrivain qui a sans doute la conscience la plus vive des enjeux moraux de la société et de la politique anglaises, notamment dans ses rapports avec ses alliés et ses adversaires. Faire évoquer par un Guillam vieilli les personnalités et les événements d’un demi-siècle plus tôt, c’est donc un moyen pour le romancier de se donner l’occasion de dresser un bilan  à la fois du temps de la Guerre froide et de la moralité sous-jacente aux luttes souterraines et clandestines de celle-ci. Que nous en est-il donc dit, en fin de compte ?

Hypocrisie des autorités

La grande force des romans de John le Carré a toujours été l’impitoyable lucidité avec laquelle ils exposaient les ambiguïtés des comportements de leurs personnages et en particulier des responsables des différents services dont la lutte formait l’envers invisible des affrontements politiques et officiels de la Guerre froide ou des autres conflits qu’ils abordaient. On retrouve cette lucidité à l’œuvre dans A Legacy of Spies au moins d’une double façon.

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L’interrogatoire auquel Guillam est soumis met en évidence, d’une part,  l’extraordinaire hypocrisie des autorités politiques toujours prêtes à nier leur responsabilité dans des opérations meurtrières qu’elles ont pourtant ordonnées. Les réponses de Guillam témoignent d’une véritable rage dans la dénonciation de cette hypocrisie et il est facile de comprendre que cette rage, le Carré la ressent au plus profond lui aussi. L’État ne ment pas seulement à ses citoyens, il ment aussi à ceux dont il se sert pour déployer son mensonge, de telle sorte qu’il peut sembler, en dernière analyse, que son seul but véritable est de se maintenir lui-même, dans un mépris cynique de tous ceux qui cherchent à lui demander des comptes. Mise à nu, l’amoralité de l’État se voit ainsi indirectement dénoncée par l’excès même de son cynisme.

«Je suis un Européen»

D’autre part, comme le remarque Smiley lorsqu’il apparaît brièvement à la fin du livre, l’action des services secrets britanniques n’était pas amorale. «Nous n’étions pas dénués de pitié. Nous n’étions jamais dénués de pitié. C’est même nous qui faisions preuve de la plus grande pitié. On peut penser qu’elle ne s’appliquait pas avec à-propos. Elle était sûrement futile. Nous savons cela maintenant. Nous ne le savions pas à l’époque.»

Smiley – c’est ce qui fait de lui une figure si importante et si attachante dans l’univers de son auteur – ne cherche pas à se soustraire à sa responsabilité. Et lorsque, à la page suivante, il ajoute ceci, on est en droit de penser qu’il résume en même temps le credo de le Carré: «Était-ce donc pour l’Angleterre? reprit-il. «Pour un temps, c’est sûr. Mais l’Angleterre de qui? Quelle Angleterre? L’Angleterre seule, citoyenne de nulle part? Je suis un Européen, Peter. Si j’avais une mission – si j’étais conscient d’une mission qui allait au-delà de notre guerre contre l’ennemi, c’était une mission pour l’Europe, Si j’ai fait preuve d’un manque de cœur, c’était pour l’Europe. Si j’avais un idéal hors de portée, c’était de permettre à l’Europe de sortir de son obscurité et d’atteindre un nouvel âge de raison. J’ai toujours cet idéal.»

On peut très bien lire A Legacy of Spies sans avoir lu L’Espion qui venait du froid ou la Trilogie de Karla. Le roman se suffit à lui-même et donne à voir l’incomparable habileté de ce grand maître des intrigues narratives. On le lira mieux, ou on en appréciera encore mieux la profondeur si on connaît les ouvrages précédents et si on comprend que son auteur est en quelque sorte en train de prendre congé de lui-même en faisant réapparaître les figures de son passé. L’effacement de Smiley puis de Guillam à la fin du livre – c’est comme un adieu final au XXème siècle.


John le Carré, «A Legacy of Spies», Viking, 264 pages

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