Parmi les multiples motivations qu’il est possible de prêter au fait d’écrire un roman, la rage n’occupe sans doute pas une place de choix. C’est pourtant bien une telle rage qu’on imagine à l’origine lointaine de Retour de service (Agent running in the field), le vingt-sixième roman de John le Carré. Il y a longtemps que les lecteurs un peu attentifs de son œuvre auront remarqué que le Carré était devenu ce que, du temps de Sartre, on appelait un écrivain engagé. Non pas au sens où il mettrait directement sa plume au service d’une cause ou d’une idéologie dont ses romans se feraient ensuite les apologètes – le Carré est un trop bon romancier pour tomber dans le piège d’une telle naïveté –, mais au sens où son écriture romanesque devient le lieu d’une critique dont la nature peut être économique (comme dans La Constance du jardinier, où il s’en prend aux multinationales pharmaceutiques), idéologique (comme dans Un Homme très recherché) ou, comme ici, politique.

Angleterre du Brexit

Nous sommes dans l’Angleterre du Brexit, d’un pays décidé, comme son premier ministre, et comme le «groupe de riches opportunistes prétendant parler au nom du peuple» dont il s’entoure, à rompre avec l’Europe dans l’illusion que sa «relation spéciale» avec l’Amérique lui redonnera un peu du lustre qu’il a perdu depuis la disparition de son empire. Dans la perspective d’un des jeunes protagonistes, Ed, c’est là emboîter le pas de ceux qui veulent promouvoir le «racisme et le néo-fascisme institutionnels» qui caractériseraient la politique actuelle de Washington.