Le 6 avril 1959, sur la côte Ouest des Etats-Unis. Sydney Poitier est le premier Noir invité dans les premiers rangs du RKO Pantages Theatre de Los Angeles, où se tient la cérémonie des Oscars. Il est nominé, pour La Chaîne de Stanley Kramer, comme meilleur acteur, récompense qu'il n'obtiendra qu'en 1964 pour Le Lys dans les champs deRalph Nelson. Mais c'est seulement en 1967, avec Devine qui vient dîner de Kramer, que le comédien écrit une page de Hollywood en campant le fiancé, Noir mais bien éduqué (et inversement), d'une Blanche de bonne famille.

Le 6 avril 1959, sur la côte Est. Entre deux épisodes de séries censés le préparer à devenir le futur James Dean alors que lui rêve d'un autre type de cinéma, John Cassavetes cherche à sortir sa première réalisation, Shadows. Son projet est un tel ovni qu'il doit patienter jusqu'au 11 novembre: histoire d'amitié et d'amour entre une Afro-Américaine au teint pâle et un Blanc, Shadows est un chaînon manquant, tourné dans des conditions peu orthodoxes, en décors naturels, dans les rues de New York et en son direct. Une expérience qui va, même projetée confidentiellement, débloquer beaucoup de préjugés.

Outre sa thématique, Shadows rend instantanément possible la naissance d'un cinéma indépendant. Le film est le pendant américain d'A bout de souffle et des 400 Coups tournés presque simultanément. Il inonde le Nouveau Continent avec son alternative à Hollywood: l'improvisation.

Shadows instaure aussi un lien inédit entre musique et cinéma. Faute de pouvoir, comme Louis Malle en 1958 (Ascenseur pour l'échafaud), engager Miles Davis parce que ce dernier vient de signer avec la Columbia, Cassavetes fait appel à Charles Mingus. Il veut du jazz et surtout, au grand dam du musicien qui préférerait inscrire chaque note sur partition, de l'improvisation. Une nuit d'octobre 1958, après une engueulade homérique, un accord donne raison au réalisateur: Mingus accepte de commencer par la partie qu'il a écrite, puis de se laisser, lui et ses musiciens, guider par les images, si neuves, qui défilent et s'apprêtent à tout changer.